1,02 $: c'est l'été!

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François Desjardins
Édition du mardi 28 juin 2005

Mots clés : essence

Le prix du baril de pétrole atteint le plateau record des 60 $ et fait bondir les prix au détail

Le prix de l'essence à la pompe a atteint hier un nouveau sommet à l'approche des vacances, alors que de nombreuses stations-service de Montréal ont franchi le cap du dollar au litre vendu, soit parfois jusqu'à dix cents de plus que la veille. Pendant ce temps, le cours du baril de pétrole a clôturé à 60,54 $ US, un record.

Photo: Jacques Nadeau

Jamais deux sans trois. Après les tentatives avortées d'avril et de la semaine dernière, de nombreuses stations-service de Montréal ont franchi le cap du dollar hier et fait bondir à 1,02 $ le prix de leur litre d'essence à la pompe. La raison invoquée? Le baril de pétrole brut, dont le cours a touché un nouveau record de clôture à 60,54 $ US. Mais pendant que l'industrie suggérait d'attendre à ce matin pour déterminer si la hausse à la pompe tiendrait bel et bien la route, le principal critique en la matière n'écartait pas la possibilité qu'il flambe jusqu'à 1,10 $ au cours des prochains mois.

Pas de doute, c'est l'été: il est de notoriété publique que la demande d'essence entraînée par les vacances nord-américaines exerce une grande pression sur les raffineries du continent... avec un impact parfois tout aussi considérable sur les prix. Mais pour expliquer l'explosion à la pompe hier -- d'une dizaine de cents dans certains cas -- économistes et pétrolières parlaient surtout de l'augmentation du baril de pétrole brut. Et de la politique en Iran, où le tout nouveau président, Mahmoud Ahmadinejad, s'intéresse au nucléaire et souhaiterait, dans le secteur pétrolier, donner la priorité aux entreprises iraniennes.

«Les analystes y ont vu un signe voulant que l'exploration étrangère ne sera pas la bienvenue en Iran, et que ça pourrait mettre une pression à la baisse sur la production», a dit Carol Montreuil, porte-parole de l'Institut canadien des produits pétroliers, qui réunit les grandes compagnies pétrolières. «La situation de l'offre et de la demande est à ce point tendue sur la planète que la moindre nouvelle qui laisse croire à une baisse de pétrole sur les marchés envoie vraiment un message négatif et fait monter les prix.»

Chez Ultramar, où on s'affairait hier après-midi à changer les prix station par station, le porte-parole Louis Forget affirmait que le prix à la pompe pourrait même redescendre si jamais le cours du brut perdait de son souffle. Mais le porte-parole du groupe L'essence à juste prix, Frédéric Quintal, n'y croyait pas vraiment. «L'essence est elle aussi inscrite en Bourse à New York. Le prix du pétrole peut descendre, mais puisque les raffineries ne répondent pas à la demande de produits raffinés, notamment pour la période des vacances [qui débute] le week-end prochain aux États-Unis, il est possible que le prix de l'essence en Bourse reste le même.» À plus long terme, M. Quintal, qui souhaite publier un livre sur les «dessous» de l'industrie pétrolière dans les prochains mois, s'attend à ce que les prix fluctuent entre 1,10 $ et 90 ¢ d'ici à la Fête du travail.

De part et d'autre, de toute manière, on ne s'attendait pas vraiment à ce que les prix redescendent. Sauf si la hausse d'hier ne tenait plus ce matin, ce qui fut le cas en avril et la semaine dernière lorsque quelques détaillants s'y étaient essayés, avant de faire marche arrière très vite. «Étant donné le prix plancher de 93,2 ¢ [décrété par la Régie de l'énergie], il n'y aurait rien de surprenant à voir le prix de l'essence se maintenir au-dessus du dollar», a indiqué de son côté Carol Montreuil.

À l'échelle mondiale, certaines banques estiment que le prix du pétrole, en hausse de 60 % depuis un an, n'a pas fini de grimper, la Société générale, Deutsche Bank et Barclays Capital voyant tous le baril entre 65 et 75 $US d'ici à la fin de l'année. Mais d'autres, y compris au Canada, sont convaincus que la flambée est l'oeuvre des spéculateurs qui prévoient souvent la pire des situations. De nombreux économistes consultés hier continuent de croire qu'un certain ralentissement de l'économie mondiale en 2006 devrait calmer la demande et faire revenir le baril entre 40 et 50 $US.

«Il y a beaucoup de fluctuations journalières, mais le principe est toujours le même», a dit Yannick Desnoyers, économiste principal à la Financière Banque Nationale. «Puisque l'offre et la demande sont presque en équilibre, tous les motifs sont bons pour pousser le prix un peu plus haut quand se présente une nouvelle défavorable. Et le fait que l'offre soit si près de la demande alimente la spéculation sur les marchés et rend le prix du pétrole plus sensible à toutes sortes de choses. Mais si on n'a pas atteint le sommet, on ne devrait pas être loin.»

Selon M. Desnoyers, les cours actuels du pétrole brut, influencés aussi par la demande chinoise, n'ont rien à voir avec la crise du début des années 80. «Pour avoir le même effet compte tenu de l'inflation, il faudrait que le cours du baril grimpe autour de 85 ou 90 $US», a-t-il estimé en rappelant que l'économie actuelle, par ailleurs, est beaucoup moins dépendante du pétrole qu'elle ne l'était il y a presque 25 ans.

Pour chaque économiste modéré, on trouvera toutefois un extrémiste. Comme la banque d'investissement du groupe Caisse d'Épargne, Ixis CIB, qui ne croit pas «déraisonnable» un baril à 380 $US d'ici à 10 ans.

Mais les marchés sont difficilement prévisibles. D'ailleurs, la hausse du cours du brut hier survenait en même temps que le président de l'Organisation des pays exportateurs de pétrole, cheikh Ahmad Al-Fahd Al-Sabah, évoquait l'idée de hausser la production de pétrole de 500 000 barils par jour afin de contrôler les prix. Ce genre de propos calme parfois le jeu, mais hier les marchés en ont carrément fait fi.

Plus près de nous, les analystes ne s'attendaient pas nécessairement à ce que la hausse continue du brut influe sur l'économie canadienne dans son ensemble. D'une part, le Canada exporte davantage de pétrole qu'il n'en importe, ce qui profite à certaines provinces plus qu'à d'autres, comme l'Alberta, Terre-Neuve et la Saskatchewan.

Mais aussi, selon Rick Eggleton, de la Banque de Montréal, les entreprises ont pris note de la situation et tentent déjà de contrôler leurs coûts. Cela fait en sorte que l'augmentation du prix du pétrole, pour l'instant du moins, n'a pas entraîné de pressions à la hausse sur l'inflation des biens de consommation. «De toute façon, nous prévoyons un baril entre 45 et 50 $US d'ici à l'an prochain», a-t-il dit.


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