Opinion
Parti québécois - Le spectre de la pensée radicale
Mots clés :
Lire les textes que Pierre Graveline et Robert Laplante ont publiés dans Le Devoir des 2 et 3 juin dans le premier cas, du 7 juin dans le deuxième, donne froid dans le dos. Il serait dommage que le mouvement souverainiste, commis à l'éthique démocratique depuis toujours, soit investi ou influencé par de pareils idéologues.
Condescendance
Ce que Graveline et Laplante, parmi d'autres, appellent -- en dénonçant la chose de haut -- les tergiversations des élus devant l'enclenchement du processus de sécession du Québec traduit au fond leur irrespect du politique dans une société complexe et diversifiée comme la nôtre.
Le ridicule dont ils affublent la sagesse réflexive des Québécois concernant leur avenir (de l'attentisme pathétique selon eux) témoigne de leur méconnaissance de ce que fut jusqu'ici l'expérience historique québécoise. Il marque leur volonté d'ignorer ce qui définit peut-être le mieux l'horizon politique de la majorité des Québécois: le réformisme, le pragmatisme, l'avancement graduel, le progressisme mesuré, la révolution tranquille, la stabilité dans la transformation, l'assurance dans le changement.
Que la délibération, la négociation, l'accommodement, le compromis, bref l'«étapisme» et le donnant-donnant, aient si souvent animé la pratique politique des parlementaires québécois, depuis les représentants des anciens Canadiens jusqu'à Lucien Bouchard en passant par René Lévesque, signifie une chose que Graveline et Laplante refusent d'admettre: la culture politique des Québécois est d'inspiration et de tradition britanniques bien davantage que française, états-unienne, sud-américaine ou autre.
Cette culture politique n'est ni radicale ni révolutionnaire. Elle est centriste, empiriste et opportuniste. Elle tend fréquemment à l'éclectisme. L'habit du Patriote embrigadé, mû par une cause univoque et se comportant tel un zouave protégeant aveuglément son pape, est l'un de ceux qui sied le moins aux Québécois. Il serait temps de cesser de vouloir les en revêtir.
Le PQ et le radicalisme politique
Je trouverais regrettable que la démission de Bernard Landry, qui crée une situation d'ouverture politique au sein du PQ, permette aux radicaux d'orienter le programme du parti vers des avenues qui ne croisent pas les aspirations raisonnables des Québécois. Le PQ semble pris au piège d'une dynamique vicieuse: il ne peut espérer la fortune politique que s'il se fait réaliste dans sa gestion (bonne gouvernance), dans sa promotion des intérêts des Québécois (affirmationnisme appuyé) et dans l'énoncé de son idéal national (souveraineté-partenariat).
Paradoxalement, les conditions de ce succès n'ont de cesse d'être dénoncées par une fraction de ses militants qui, en chassant le(ur) chef à coup de vote minoritaire, précipitent le parti dans l'eau trouble. Or, pour maximiser ses chances d'élection et répondre aux attentes de l'électorat, le PQ, grâce à la voix majoritaire de ses membres, n'a d'autre choix que de se redonner un leader tempéré!
Pour sortir de cette situation où une majorité subit épisodiquement le césarisme d'une minorité radicale qui doit néanmoins s'en remettre au courant modéré pour replacer le parti sur la voie du pouvoir, le PQ devra un jour trancher le noeud gordien de son ambivalence constitutive. Peut-être en se refondant comme parti résolument autonomiste, mais non pas indépendantiste à tout prix -- ce qui lui permettrait de se délester de sa clique de doctrinaires incurables et de son corps de Vestales zélées.
À l'encontre de ce que l'on pourrait croire, ce choix ne relèverait pas du suicide politique pour le parti émergeant qui se donnerait un nouveau nom. Le cas échéant, son programme serait centré sur les idées de développement économique, d'équité sociale, de gouvernance responsable et d'in(ter)dépendance politique -- des thèmes chers à beaucoup de péquistes.
Un tel programme rallierait de larges segments de la population québécoise -- coalition de libéraux, de socio-démocrates et de nationalistes -- qui ne se reconnaissent pas dans l'administration actuelle du PLQ, qui n'appuieront jamais l'ADQ, qui n'épousent pas les positions de l'UFP ou celles d'Option citoyenne et qui sont étrangers au jusqu'au-boutisme des Graveline et Laplante.
Advenant la naissance d'un tel parti, et si les formations politiques existantes ne leur plaisaient pas, ceux qui s'inscrivent dans une mouvance franchement indépendantiste ou «à gauche toute» pourraient créer sans ambages leur propre parti. À leur guise et sans compromission, ils en orienteraient le programme dans l'idéalisme de leurs aspirations. Ils verraient, sans possibilité de se dérober devant le verdict populaire, comment l'électorat sanctionnerait leur entreprise...
Contre la raison univoque
Je sais bien que pareil scénario n'est pas à l'ordre du jour. À l'évidence, les gens du PQ entendent gérer la divergence au sein de leur parti en ménageant la chèvre et le chou, de manière à éviter la déchirure ou la scission. Pauline Marois rappelait récemment à quel point elle entendait concilier les velléités pourtant irréductibles des membres de son parti, et ce, pour créer l'apparence d'un consensus au PQ et élargir sa base électorale.
Aucun doute que ses concurrents auront la même intention. Pour accéder au pouvoir, on est prêt au PQ à ouvrir la porte à bien des genres de militants et tolérer toutes sortes de positions, quitte à marginaliser les radicaux au fil d'arrivée. De bonne guerre politique, sans doute. Mais un jeu dangereux, surtout lors d'une course ouverte et implacable à la chefferie.
Il est essentiel que les adeptes de la pensée radicale, qui aiment emballer leurs initiatives dans les oripeaux de la «nécessité historique d'agir» et dans ceux des «intérêts supérieurs de la patrie», soient respectueusement écartés de la détermination des politiques et stratégies du PQ. Par l'intransigeance et la furie dont elles sont porteuses, les positions d'un Graveline ou d'un Laplante rappellent qu'au sein du mouvement souverainiste, comme ailleurs dans la société québécoise, il faut faire acte de vigilance contre les manifestations de la raison acariâtre et de la pensée radicale.

