Le rêve européen
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Le résultat du référendum français sur la Constitution européenne nous interpelle. Il nous concerne. Il peut nous servir de leçon.
Le NON traverse toutes les classes sociales et tous les partis politiques. L'alliance entre les altermondialistes de José Bové, le Parti communiste et l'extrême droite de Jean-Marie Le Pen, mais aussi de quelque 60 % des électeurs socialistes et 60 % des jeunes de moins de 25 ans, porte à réfléchir et rend aléatoire toute conclusion univoque.
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Plusieurs facteurs expliquent ce résultat. Le rejet de la classe politique diront certains. Si les principaux chefs des principaux partis ont appelé à voter OUI, d'autres leaders ont fait le contraire. L'ancien premier ministre et président de l'Assemblée nationale, Laurent Fabius, appuyait le NON et qui peut nier son appartenance à la classe politique? Pas plus qu'à Jean-Marie Le Pen, Philippe de Villiers ou Marie-George Buffet.
Le rejet du libéralisme est-il un facteur explicatif plus sérieux? Il a certainement mobilisé des altermondialistes, ce qui explique le rejet majoritaire affirmé par la jeune génération. Leur geste s'inscrit dans la foulée des manifestations contre l'OMC commencées à Seattle et des rassemblements de Porto Alegre. Pour ce courant, la construction européenne est assimilée à la montée du libre-échange néolibéral. Il exprime certes un refus que les bâtisseurs d'institutions internationales doivent entendre. Le scepticisme est dans l'air. Et il est fort.
Paradoxalement, le projet de traité fait pourtant progresser la cause sociale plus que n'importe quel traité commercial et plus que les traités actuellement en vigueur en Europe. Infiniment mieux que le pauvre Accord de libre-échange nord-américain qui lie notre sort à celui des États-Unis et du Mexique. Les droits des salariés y sont mieux protégés. Il contient une clause sociale transversale. Il inscrit l'Europe dans une «économie sociale de marché... qui tend au plein-emploi et au progrès social».
De plus, ce traité favorise une intégration à cette Europe économique ET sociale des pays de l'Est, tentés par le capitalisme radical et les sirènes de l'«American Dream». Au moment où la Chine et l'Inde, presque toute l'Asie, s'enfoncent dans cette vision anarchique de l'économie de marché, il n'est pas anodin de chercher à en soustraire le continent européen en liant ses pays membres par des normes sociales et une charte des droits.
Les critiques de Washington contre la «vieille Europe» auraient dû mettre la puce à l'oreille. George Bush aurait voté NON, hier, préférant de loin une Europe divisée qu'un bloc uni, formé de 450 millions d'habitants, capable de lui faire contre-poids.
Mais, en France, le «peuple de gauche» ne l'a pas compris ainsi.
Il est plus probable que la peur de l'Autre, celle du «plombier polonais» par exemple, celui que l'on craignait voir s'établir en France tout en acceptant les conditions sociales en vigueur dans son pays d'origine, a mobilisé une fraction substantielle de l'électorat. Si cela est vrai, c'est le protectionnisme qui a gagné. Peur légitime. Le chômage atteint 10 % en France.
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Si l'on exclut les extrémistes lepénistes et communistes dont la conception respective de la vie en société ne rejoindra jamais que des minorités, le vote d'hier traduit certes deux interprétations de la meilleure manière de réaliser cependant un même «rêve européen». Celui de la consolidation de l'Europe comme espace de paix, de respect de la diversité des cultures et des identités et d'une économie de marché respectueuse des droits, un «european dream» capable de faire contrepoids au rêve américain.
Ce rêve n'est-il pas aussi le nôtre?
Le débat européen nous renvoie à nous-mêmes. Il montre en tout cas que notre débat constitutionnel, loin d'être dépassé, est d'une actualité brûlante. Comme en Europe, nous nous interrogeons sur la place des nations, en particulier la nôtre, dans la mondialisation. Il nous place aussi devant nos responsabilités: que faisons-nous, de ce côté-ci de l'Atlantique, pour donner un contenu social et culturel à nos ententes de libre-échange de nature strictement commerciale? Comment se fait-il que les 34 pays des Amériques ne parviennent pas à inventer des manières de faire contre-poids aux États-Unis?
Les résultats du référendum français doivent également faire réfléchir les souverainistes d'ici sur leur propre démarche. Certains voudraient faire porter un prochain référendum sur la constitution d'un Québec souverain plutôt que sur le principe ou l'idéal de l'indépendance. Voyez avec quelle facilité on peut faire dire à chaque alinéa d'un texte complexe tout et son contraire et faciliter la victoire d'opposants fédérés par la conjoncture.
Le scrutin d'hier montre par ailleurs comment le social et le constitutionnel sont indissociables. De même, que le scepticisme à l'égard de la mondialisation influence le vote. Dans le contexte québécois, qui est le mieux servi par le scepticisme suscité par la mondialisation: les fédéralistes ou les souverainistes? En France, elle a favorisé le statu quo.
michel.venne@inm.qc.ca
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