Pas de poussée de fièvre à Cannes

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Odile Tremblay
Édition du jeudi 19 mai 2005

Mots clés : cannes

Cannes -- Vrai, on vous avait annoncé une cuvée exceptionnelle pour ce 58e festival. Vrai aussi, certains films ont déçu en cours de route. Réajustons le tir: les ténors du cinéma sont bel et bien dans la course à la Palme d'or avec, souvent, de bons films. De là à crier au chef-d'oeuvre...

En vérité, le coup de coeur immense autant que le bide absolu manquent à l'appel. Or l'un comme l'autre sont des ingrédients essentiels au menu gastronomique cannois, qui carbure aux poussées de fièvre.

Pour l'heure, l'excellent Caché, de Michael Haneke, domine la course dans les pools de critiques. Broken Flowers, de Jim Jarmusch, plane haut dans la faveur populaire de tout son poids léger. Last Days, de Gus Van Sant, suit pas trop loin derrière, tout comme L'Enfant des frères Dardenne, deux oeuvres de grande sensibilité. Les médias anglo-saxons cotent assez bien A History of Violence de Cronenberg alors que les Français lui préfèrent Manderlay de Lars von Trier.

Loin des montagnes russes de certains crus, la sélection officielle 2005 nous procure une sorte de confort cinéphilique. Méfiance! Gageons que le jury de Kusturica nous secouera les puces avec un palmarès à contre-courant de toutes les prédictions...

En tout cas, les premières vraies huées du festival ont fusé hier des rangs anglo-saxons -- et pas nécessairement pour les bonnes raisons -- après la projection du film français Peindre ou faire l'amour, des frères Arnaud et Jean-Marie Larrieu.

Ce film tendre aborde la quête du bonheur, phénomène rarissime au milieu d'une tendance générale au pessimisme. Il a ses faiblesses mais, tout en légèreté inoffensive et parfois charmante, il ne méritait pas ces brocards. Les huées tiennent au fait, comme l'ont expliqué des journalistes américains, que la seconde partie du film traite de l'échangisme et de la libération sexuelle d'un couple, un sujet semble-t-il scandaleux pour des sensibilités puritaines qui criaient à la transgression. Ah bon.

Au coeur du film, Daniel Auteuil et Sabine Azéma en couple qui amorce une seconde vie en achetant dans le Vercors une maison magnifique au milieu des montagnes. Des voisins, le maire aveugle (Sergi Lopez) et son épouse (Amira Casar) répondant aux doux noms d'Adam et Éva (un peu grosses, les ficelles), les attireront vers la libération et la lumière.

La mise en scène est assez étale, l'interprétation sans éclat, mais la beauté des paysages, cette maison magique à faire rêver ainsi qu'un thème en appel d'air avec des accents buñueliens aident à mieux respirer alors que tant de films broient du noir. C'est peu et c'est beaucoup.

Les frères Larrieu sont d'anciens cinéastes animaliers, ce qui, aux yeux de Sabine Azéma, en fait aussi de patients observateurs des humains.

Seul à se dédoubler, Daniel Auteuil trône à la distribution de deux films en compétition à Cannes, dont le favori de la course, Caché de Haneke, mais l'acteur met une infinie mauvaise foi à n'avoir rien à dire, sinon des phrases du genre: «Un metteur en scène est celui qui me dit quand entrer et quand sortir.» «Je ne ressens rien lors des scènes émouvantes, et si mon jeu touche le public, ça prouve seulement que je suis dans mes marques.» Fin des citations. Il semble d'une humeur massacrante, le teint verdâtre et l'ennui peint sur le visage. Rien à en tirer. On le laisse à sa grogne.

***

En compétition aussi, un film sorti depuis quelques semaines au Québec, Sin City, de Robert Rodriguez et Frank Miller, tiré de la bande dessinée éponyme. Virtuosité technique, faculté d'épouser vraiment, grâce au concours des nouvelles technologies, l'univers d'une bédé dans un film avec acteurs, cette histoire de ville du péché, peuplée de prostituées amazones, de criminels féroces et de flics sans scrupules, est servie à la sauce ketchup et repose sur un contenu plutôt mince. On a l'impression que le Festival de Cannes, affamé de plus en plus de primeurs mondiales en compétition, l'a retenu malgré sa précédente sortie nord-américaine pour voir Bruce Willis monter les marches. Or la star testostérone lui a fait faux bond, lui laissant Sin City sur les bras...

***

On le sait, Cannes est un port de la Côte d'Azur dont plusieurs habitants sont de riches retraités. Un agent de sécurité m'a montré une des caméras extérieures semées un peu partout afin d'aider à mettre la main au collet d'éventuels voleurs. La petite ville compte non moins de 100 caméras extérieures en temps normal. Leur nombre triple pendant le Festival de Cannes. Déjà qu'il y a des CRS et des policiers partout... Big Brother n'en finit plus de faire le guet ici.


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