Festival de Cannes - Le regard sombre de Cronenberg sur l'Amérique

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Odile Tremblay
Édition du mardi 17 mai 2005

Mots clés : cronenberg, cannes

Cannes -- Les rapports de David Cronenberg avec le Festival de Cannes ont connu un passé houleux. En 1996, son Crash, mélange d'érotisme et d'accidents d'auto, fit scandale sur la Croisette avant de décrocher le Prix du jury parmi les huées. Son palmarès de 1999, sous sa présidence de jury, à rebrousse-poil des prédictions, suscita amertume, stupéfaction, parfois fureur. En 2002 son magnifique Spider fut boudé du jury, dont le président, David Lynch, avait lui-même fait les frais de son palmarès.

Incestueux, le Festival de Cannes? Bien sûr! Surtout en cette année où défilent en rang d'oignons tant de vieux habitués de la place.

Pour la première fois, le Canada est représenté par deux cinéastes en compétition. On a vu le film de Cronenberg, concurrent d'Egoyan, A History of Violence, qui ne fera pas (non plus) l'unanimité dans son sillage.

Film de commande, tiré du scénario de Josh Olson, lui-même adapté d'une bande dessinée de John Wagner et Vince. Cronenberg a pris au vol la direction de ce drame psychologique situé à Philadelphie, très sanglant, d'une facture assez classique, dérangeant par sa violence brutale, bien troussé, parfois caricatural, mêlant l'humour, l'émotion et la tragédie, le réalisme et le mythe.

Événement du festival? Non. Comme d'autres films de la compétition, celui de Cronenberg, s'emboîte bien et démontre une maîtrise de mise en scène. Rien de transcendant du côté de l'interprétation, toutefois. On reconnaît sa griffe pourtant. Le scénario d'un autre fait écho à ses propres obsessions; cicatrices des corps témoignant des actions passées, violence et érotisme entremêlés. Seul le fantastique, cher à son coeur, est demeuré au rancart cette fois-ci.

Malgré les qualités de leurs films respectifs, il est probable que ni Egoyan ni Cronenberg ne se hisseront bien haut au palmarès... s'ils y montent. La vraie flamme n'est pas au rendez-vous des oeuvres canadiennes.

Viggo Mortensen (l'Aragorn du Seigneur des anneaux), incarne dans A History of Violence un père de famille et mari modèle, patron de restaurant, qui, lors d'un braquage, tue les menaçants voleurs avec sa carabine et sauve ses employés. Devenu héros national, exhibé à la télé, il attire l'attention de pègreux qui assurent reconnaître en lui un ex-tueur aux nombreux ennemis.

A History of violence aborde l'autodéfense, sujet névralgique au coeur du débat sur les armes à feu aux États-Unis. On l'a dit: cette année, les sujets des films en compétition se répondent, comme des sémaphores. Les effets négatifs de la célébrité, les rapports père-fils, la quête d'identité, le drame transformant une vie de famille, thèmes omniprésents en sélection officielle, reviennent dans le Cronenberg.

«Ai-je une responsabilité morale en exposant la violence à l'écran? demande le cinéaste canadien. Ma première responsabilité est envers l'art. Or l'art ne peut se créer dans le vide. Les gens qui voient un meurtre à l'écran se précipitent-ils pour tuer quelqu'un? Si c'était le cas, il n'y aurait plus grand monde sur terre. De toute façon, mon film ne porte pas sur la violence, mais sur la façon dont cette violence a un impact sur la vie heureuse d'une famille. Il porte aussi sur la notion d'autorité, la violence n'étant qu'un moyen d'exercer cette autorité.»

Cronenberg a tourné son film au Canada, dans les environs de Toronto, mais il le considère comme un western moderne ancré dans la culture des États-Unis. «La violence est universelle. Elle est le socle sur lequel s'appuie chaque nation, mais ses traits sont ici américains.»

Il a cherché à créer une tension entre les aspects sérieux et comiques. Ainsi, ce personnage de William Hurt, caricatural en bandit patibulaire trônant dans un manoir, Cronenberg affirme l'avoir voulu ainsi: à la fois théâtral, amusant et réaliste. «Certains patrons de mafia possèdent vraiment ce profil-là, vous savez.»

Pour le cinéaste de Crash, sexe et violence se marient à ravir. «On trouve une composante de violence dans la sexualité et de sexualité dans la violence. Les pulsions fortes se rejoignent dans les extrêmes. Et n'est-ce pas l'essence d'un drame de toucher ces extrêmes-là?»

Viggo Mortensen qui maîtrise dans le film d'impressionnantes techniques d'attaque, affirme avoir utilisé son expérience des combats tirée du Seigneur des anneaux: «Le personnage que j'incarne est violent. Il l'a été et sa violence peut resurgir à tout moment, mais le film montre qu'il est possible aussi pour lui d'y renoncer. L'avenir reste ouvert. Là où la plupart des metteurs en scène et des politiciens ne nous donnent pas la liberté de réfléchir, en fixant trop les limites de nos personnages, Cronenberg laisse aux héros leurs zones d'ombre.»

Maria Bello (qui joue avec naturel l'épouse troublée) s'interroge aussi sur cette histoire de double vie: «Connaissons-nous vraiment les gens qui partagent notre vie? Se connaît-on soi-même? Le film pose la question au spectateur sans y répondre.»

***

Vu hier après-midi, sur la Croisette, des manifestants protester contre ce lundi de la Pentecôte que l'État français ne reconnaît plus comme congé férié. Des drapeaux rouges, d'autres avec le visage du Che se dressaient sur la voie, mais la pluie battante s'est déversée sur les contestataires, clairsemant le défilé, et le lundi de la Pentecôte de Cannes a sombré dans une flaque d'eau.


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