Opinion
L'épidémie de cancers - Le symptôme d'une société non durable
Mots clés : cancer
Le nombre de nouveaux cas de cancers augmente deux fois plus vite que la population au Canada: désormais, 44 % des Canadiens et 38 % des Canadiennes en seront affectés au cours de leur vie. La Société canadienne du cancer a récemment souligné l'urgence de mettre en oeuvre des politiques de prévention pour éviter une crise sanitaire dans le traitement de cette maladie. Mais ses recommandations ne portent que sur l'adoption de comportements individuels «sains » (activité physique régulière, meilleure alimentation et vie sans tabac), comme si aucun facteur externe n'avait d'influence sur la santé des gens.
Certes, chacun doit balayer devant sa porte, mais les liens entre la pollution et de nombreuses maladies, dont le cancer, sont de mieux en mieux documentés, et l'évolution est très inquiétante pas seulement au Canada. Ainsi, il est observé depuis quelques décennies une augmentation significative du nombre de cancers partout dans le monde industrialisé (+ 35 % entre 1980 et 2000 à âge égal en France, avec des écarts très importants selon le type de cancer: 50 % de cancers du poumon en plus, doublement des cancers du sein, quadruplement des cancers de la prostate).
Notez bien: des augmentations sont comptabilisées à tous les âges. Certains médecins parlent maintenant «d'épidémie», voire d'une «pandémie» de cancers.
«L'espèce humaine est en danger»
Le Dr Dominique Belpomme, cancérologue et auteur de l'ouvrage Ces maladies créées par l'Homme (Albin Michel, 2004), estime pour sa part que 70 % des cancers sont d'origine environnementale au sens large. Il affirme que les normes réglementaires fixent des seuils de doses de produits toxiques qui «sont en réalité trop élevés pour éviter l'apparition des cancers».
Il faut également souligner que nos connaissances sont très fragmentaires au sujet des effets toxiques du cocktail chimique véhiculé par l'air, l'eau et les aliments. Ainsi, 150 000 molécules d'usage industriel sont comptabilisées dans les Chemical Abstracts. Seules quelques milliers d'entre elles ont été testées pour leur toxicité. Il va sans dire que les effets synergiques de ces milliers de molécules ne sont généralement pas étudiés avant leur mise en marché.
La situation sanitaire est tellement alarmante qu'une centaine de scientifiques et de personnalités parmi les plus renommées, dont deux Prix Nobel de médecine, ont lancé un appel international contre le danger des pollutions chimiques à l'Unesco le 7 mai 2004: «L'espèce humaine est en danger», disent-ils.
Certaines des substances qui s'accumulent dans nos corps sont des perturbateurs hormonaux, elles sont cancérigènes, mutagènes ou reprotoxiques. De plus en plus d'hommes souffrent de problèmes d'infertilité: le nombre de spermatozoïdes par éjaculation a diminué de 50 % en 50 ans chez les Occidentaux. En Europe, 15 % des couples sont stériles; un enfant sur sept est asthmatique, très probablement en raison de la pollution des villes et des habitations, et les cas d'allergies sont également en forte augmentation.
Du fait de la combinaison des produits chimiques, l'Appel de Paris souligne «qu'il est devenu extrêmement difficile d'établir au plan épidémiologique la preuve absolue d'un lien direct entre l'exposition à l'une et/ou l'autre de ces substances ou produits et le développement des maladies».
Pour autant, il ne fait pas de doute dans l'esprit des signataires que «le développement de nombreuses maladies actuelles est consécutif à la dégradation de l'environnement» et que «la pollution chimique constitue une menace grave pour l'enfant et pour la survie de l'Homme».
Cancer du poumon: le pire bilan des Québécois
Au Québec, une étude de l'Institut national de la santé publique (2003) a comparé l'évolution sur 25 ans des causes de mortalité avec 20 autres pays dont le reste du Canada. Le Québec se situe en milieu de peloton toutes causes confondues. Cela recouvre cependant de grandes disparités selon les maladies. Il a de très mauvais résultats pour les mortalités liées aux tumeurs malignes, et parmi celles-ci le cancer du poumon a connu la pire des évolutions. En 1996-98, les hommes du Québec «affichent le pire bilan des pays industrialisés relativement à la mortalité par cancer du poumon».
Pourtant, le Québec se situe plutôt dans la moyenne pour la proportion de fumeurs réguliers dans cet échantillon de pays. Il y a donc vraisemblablement d'autres facteurs que le tabac intervenant dans l'hécatombe due aux maladies et tumeurs de l'appareil respiratoire (20 % des décès).
Le tissu industriel du Québec, avec ses scories d'amiante, de poussières de bois et d'hydrocarbures aromatiques polycycliques (produits notamment par les alumineries), en induit certainement une part notable. D'autant que dans les conditions réelles de travail, la pression productive incite trop souvent les directions d'entreprises -- et les travailleurs -- à négliger les mesures préventives.
Et que dire de la pollution acide et des smogs photochimiques importés pour une bonne part des États-Unis? Quid de la pollution de l'air et de son cortège de particules cancérigènes? Pourquoi la SCC ne tient-elle pas compte de ce facteur de risque?
De toute évidence, pour une population donnée, plusieurs de ces facteurs sont susceptibles d'interagir et de potentialiser le processus de cancérisation des cellules. Dès lors, la pensée néo-libérale qui privilégie une forme de laisser-faire en matière d'environnement et de santé et sécurité au travail, en s'appuyant sur le seul ressort individuel et la bonne volonté des entreprises, se révèle complètement déphasée par rapport aux enjeux actuels de santé publique et de préservation de la biosphère.
La prévention des cancers et des autres maladies de civilisation, symptômes d'une société non durable, passe par une vision systémique des enjeux et par une politique globale de réduction des facteurs de risques environnementaux et professionnels. Malheureusement, on peine à distinguer, à Ottawa et à Québec, comme dans d'autres capitales du monde, l'ombre d'un début de prise de conscience que la santé de l'individu, la nature des relations sociales et la santé de la Terre sont indissociables.

