Médias: Trois heures de liberté

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Commenter cet article Fil RSS Droits de reproduction

Paul Cauchon
Édition du lundi 02 mai 2005

Mots clés :

Faut-il mourir pour la liberté de presse? La question est raide. Elle est posée d'emblée par Anne-Marie Dussault à ses invités ce soir au début de cette émission spéciale consacrée à la liberté de presse, diffusée sur les ondes de Télé-Québec.

Il faut dire que, quelques minutes auparavant, ces invités venaient d'entendre une petite entrevue avec l'écrivain Dany Laferrière, qui parlait des médias en Haïti. «Ce n'est pas le travail de la presse de mourir» lançait Laferrière. La presse doit rendre compte, mettre les gens de pouvoir sur la scène pour ceux-ci puissent répondre de leurs actes, explique-t-il, mais on conclut de ses propos qu'un journaliste mort ne sert pas à grand-chose.

Des propos qui ont créé quelques remous chez les invités. «Bien sûr qu'il faut mourir pour la liberté de presse» rétorque Robert Ménard, secrétaire général de Reporters sans frontières (RSF).

Cela vous donne un peu le ton de cette soirée, où les propos sont d'un niveau élevé. Une soirée qui a été réalisée avec des bouts de chandelle. Télé-Québec n'a pas un sou de trop à dépenser, en principe sa saison est terminée, mais elle a trouvé le moyen de créer un événement unique de trois heures autour du thème de la liberté de presse, avec d'abord un documentaire consacré au journaliste haïtien Jean Dominique, suivi d'un débat en compagnie d'invités prestigieux (pendant ce temps Radio-Canada dépense combien pour ses niaiseries estivales? Bon, d'accord, c'est une autre histoire).

Tout cela alors que se tient demain la 15e Journée internationale de la liberté de presse, telle que décrétée par les Nations unies, et qu'on célèbre cette année les 20 ans de RSF.

La liberté de presse est évidemment un concept plutôt variable selon les pays. «L'exercice de la profession [journalistique] est indissociable de l'état des droits dans le monde» fait remarquer Jean-Louis Roy, président de l'organisme Droits et Démocratie.

Pour le grand public de nos sociétés bien nourries, cette discussion demeure souvent théorique... jusqu'à ce qu'on soit mis en contact avec des cas réels. Comme Nikahang Kowsar, un caricaturiste iranien maintenant exilé à Toronto. Une bonne tête, et de petits dessins fort amusants. Mais en Iran, explique-t-il dans l'émission, il a franchi la fameuse «ligne rouge» qui sépare ce qui est publiable de ce qui ne l'est pas. Et franchir une telle ligne implique qu'il faut se sauver au plus vite si on ne veut pas se faire faire la peau. «Le problème, ajoute la journaliste Laura-Julie Perreault de La Presse, c'est que dans un pays comme l'Iran cette ligne rouge bouge sans arrêt!»

Difficile de résumer toute cette discussion qui partait souvent dans plusieurs directions, mais on retient les idées suivantes, qui semblaient faire consensus. D'abord le fait que le nombre de journalistes réprimés, emprisonnés et tués dans le monde semble en progression. Pourquoi? Peut-être parce que ceux qui répriment semblent jouir d'une totale impunité, avance Robert Ménard.

Et puis, les guerres ne sont plus ce qu'elles étaient, si l'on peut dire. Serge Michel, grand reporter français qui a, entre autres, exploré les routes afghanes, explique que les guerres ne se concluent plus par la paix: dans certains pays l'état de guerre est permanent, et «les journalistes et les travailleurs humanitaires sont maintenant des cibles eux-mêmes», ce qui ne se voyait pas avant.

Il y a aussi le cas des États-Unis, le grand pays de la liberté de presse, cette presse louangée et puissante qui avait fait tomber un président en 1974 mais où, depuis le 11 septembre 2001, les journalistes sont paralysés par la propagande gouvernementale ou par les préjugés idéologiques. «Notre plus grand problème c'est maintenant l'autocensure» fait remarquer d'un ton découragé John MacArthur, éditeur du magazine américain indépendant Harper's.

Les changements technologiques ont également un impact sur la liberté de presse, sans qu'on sache trop encore comment le mesurer. Internet, formidable outil de liberté pour certains, est aussi devenu un formidable outil de répression: en Chine, des milliers de cyberpoliciers traquent les dissidents qui osent s'exprimer sur Internet (vous vous en souviendrez dans trois ans, lors des Jeux olympiques de Pékin?).

Et puis, dans les zones de conflits, les parties en guerre savent de mieux en mieux comment détourner les nouveaux moyens technologiques à leurs fins. Après s'être bien servi de al-Jazira, Oussama ben Laden envoie maintenant ses messages sur Internet. Patrick Chauvel, photographe de guerre depuis 40 ans, livre quelques anecdotes fascinantes lors de l'émission de ce soir. Dont celle-ci: à Fallouja, en Irak, il a vu des combattants regarder CNN en direct pour savoir où étaient les tanks américains, et qui se parlaient par cellulaires pour s'indiquer les positions «ennemies»!

Et la rapidité affolante à laquelle se transmet aujourd'hui l'information en mode numérique implique de plus grandes responsabilités chez les journalistes, qui ne sont pas toujours bien préparés à l'exercer.

pcauchon@ledevoir.com


Vos réactions


Aucun commentaire ... soyez le premier !

Réagissez à ce texte


 

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Commenter cet article Fil RSS Droits de reproduction

Haut de la page

Vous avez le statut de visiteur
Identifiez-vous


[an error occurred while processing this directive]

Recherchez dans le site

Recherche rapide dans Le Devoir.com