Umberto Eco, l'homme-livre

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Christian Desmeules
Édition du samedi 30 avril et du dimanche 01 mai 2005

Mots clés :

Umberto Eco signe un nouveau roman illustré qui remonte le cours des années troubles du fascisme italien et d'une passion personnelle contagieuse pour l'imprimé

Photo: Pascal Pavani STF

Un jour d'avril 1991, Giambattista Bodoni, le narrateur du nouveau roman d'Umberto Eco, que tout le monde appelle affectueusement Yambo, émerge d'un profond coma dans lequel l'avait plongé un accident vasculaire cérébral. L'homme a tout oublié de son passé. Tout oublié de son épouse Paola, de ses deux filles, de ses petits-fils et de son fidèle ami d'enfance, de son métier comme de ses amours adultères. Tout oublié de la belle Sibilla, son assistante d'origine polonaise. Enfin, presque tout.

Libraire antiquaire prospère et mondialement connu qui a pignon sur rue à Milan, lecteur infatigable à la mémoire d'éléphant, sa première pensée, au réveil, lui arrive sous la forme du début de La Métamorphose de Kafka: «Quand Gregor Samsa se réveilla un matin, il se trouva transformé dans son lit en un immense insecte.»

«Je préférerais avoir oublié Martin Guerre et me rappeler où je suis né», dira-t-il à son médecin qui le félicite pour son étonnante mémoire des classiques. Tout lui apparaît noyé dans le brouillard de sa mémoire en miettes, de ses innombrables lectures, des éclats de poésie en quatre langues qui le visitent. Et y a-t-il eu, entre lui et Sibilla -- puisque la «beauté d'avoir aimé est dans le souvenir d'avoir aimé» --, la chose la plus importante de toutes, se demande-t-il? La Chose?... Mystère.

L'homme de soixante ans est envoyé par sa femme dans la vieille maison de famille à la campagne, une immense demeure à moitié abandonnée tenue par la vieille Amalia. Yambo découvre un véritable trésor dans les malles du grenier. Vieux illustrés et romans feuilletons que collectionnait son grand-père, cahiers de chansonnettes fascistes de sa propre enfance et bandes dessinées étrangères: une plongée dans le ventre des années 30 et 40 italiennes.

Qui est-il? De quelles lectures et de quels films a-t-il été constitué? De quelles passions a-t-il été nourri? Il espère que Rocambole, Arsène Lupin, Guy L'Éclair, Mandrake, Buffalo Bill, les romans de cape et d'épée, Vidocq et Flash Gordon le lui révéleront. Le Corriere dei Piccoli ou l'histoire aujourd'hui «complètement stupide» de la reine Loana -- l'héroïne d'un album dont le titre avait littéralement fasciné Yambo dans son enfance -- auront aussi leur rôle à jouer dans cette recherche du temps perdu.

Un fabuleux lecteur

On connaît la passion légendaire d'Umberto Eco pour le livre, comme objet et comme sujet d'étude. Poids lourd de la littérature mondiale, romancier à succès -- son premier roman, Le Nom de la rose, s'est vendu depuis 1980 à 16 millions d'exemplaires et a été traduit en 26 langues --, professeur de sémiotique à l'Université de Bologne et essayiste acclamé, l'homme est aussi un remarquable collectionneur de livres anciens. Une ferveur que la bonne fortune du romancier a évidemment contribué à nourrir... Manuscrits rares, parchemins, romans de gare, incunables ou cahiers d'écolier -- «J'ai joué avec mes jouets», dira-t-il quelque part en entrevue à propos de la rédaction de ce roman --, sa bibliothèque milanaise contiendrait à elle seule quelque 50 000 titres...

Son cinquième roman est une fiction encyclopédique et délirante qui remonte à travers la «mémoire de papier» d'un homme (qui pourrait être son double), vers les sources de la passion du sémiologue-romancier italien pour le livre. Ce «roman illustré» en couleurs (qui a dû donner quelques maux de tête à son éditeur) recompose, à partir de la mémoire publique italienne, une curiosité bien personnelle pour la chose imprimée: jaquettes de couvertures, reproductions d'affiches fascistes, photographies, paroles de chansons, vieux timbres et fascicules de bandes dessinées.

L'objet est magnifique et nous fait découvrir avec fascination, sur les traces d'un Yambo qui avance à tâtons au fil de ses souvenirs flous du règne de Mussolini et de la Seconde Guerre mondiale, un monde à peu près inconnu de la plupart des lecteurs. Un monde dans lequel le romancier italien se joue de tous les registres pour reconstituer la jeunesse de son narrateur.

Mussolini en culottes courtes

Biographie d'une génération en forme de roman illustré, La Mystérieuse Flamme de la reine Loana est sans doute le plus personnel des romans d'Umberto Eco. L'écrivain de 73 ans nous y restitue la psychologie complexe d'une époque schizophrène, constituée de petites histoires de résistance et de courage, mais également d'épisodes de fascisme quotidien et tentaculaire. Comment pouvaient cohabiter les défilés militaires d'écoliers avec les images dansantes de Fred Astaire? Il y fait le pari que les traces de la vie matérielle peuvent en dire autant sur l'âme d'une société -- sinon davantage -- que ne le font les grands événements et les textes littéraires canoniques.

Yambo découvrira son rôle dans la résistance et celui des membres de sa communauté. «Au fond, c'était une aventure qu'après je pourrais raconter autour de moi, digne d'un partisan, un de ces coups que pas même Gordon dans la forêt d'Arboria... Que pas même Tremal-Naïk dans la Jungle noire... Mieux que Tom Sawyer dans la caverne mystérieuse... Que la Patrouille de l'Ivoire, qui ne s'était jamais aventurée à travers des jungles pareilles. Bref, ce serait devenu mon moment de gloire et c'était pour la Patrie, la bonne, pas la mauvaise.»

Il y fera aussi la découverte (en même temps que le lecteur) de son grand amour de jeunesse pour la belle Lila -- inoubliable et pourtant oubliée, Yambo lui avait donné le visage de la Roxane de Cyrano de Bergerac. Fresque intime et historique, La Mystérieuse Flamme de la reine Loana est l'histoire d'une renaissance à l'italienne.

LA MYSTÉRIEUSE FLAMME DE LA REINE LOANA

Umberto Eco

Traduit de l'italien par Jean-Noël Schifano

Grasset

Paris, 2005, 489 pages


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