En ligne avec la nature
Mots clés :

Plus tard, quand la fraîche aura nimbé la nappe sombre, le lac frémira une dernière fois pour s'envelopper sous un écran de brume que seule éclairera la lune, comme si les fluides lacustres avaient soupiré le peu de chaleur que contenaient leurs humeurs. Tandis que notre barque rampe sur l'étale du lac, un concerto pour batraciens en croâ mineur s'entame. Nous rentrons bredouilles mais enivrés par l'essence des lieux.
- Alors, ç'a mordu?
- Mordu? Euh... Non, pas vraiment. En fait, nous n'avons même pas essayé de tremper notre ligne...
Pour beaucoup de Québécois, la pêche n'est qu'un prétexte. Prétexte pour prendre une bouffée de mâlitude loin de la smala; prétexte pour pécher par excès d'ablutions qui serait contraire à la bienséance familiale; ou, à l'inverse, prétexte pour se retrouver avec les siens avant de devenir complètement décérébré dans un monde de plus en plus aliénant. Mais par-dessus tout, la pêche permet de vivre la détente à oxygène en flirtant avec le fond des bois et des lacs: qu'importe le poisson, pourvu qu'il y ait l'ivresse... de la nature.
Qu'on s'y adonne du haut d'un pont, d'un quai, d'une chaloupe ou les deux pieds plantés dans la vase jusqu'au péroné, la pêche fait partie des meubles au Québec. Pourtant, le taux de fréquentation surnage, voire tend à piquer vers le fond depuis peu. Même si plus de 800 000 Québécois mouillent toujours annuellement leur filin pour dégoter un filon de poiscaille, ils étaient plus de 1,2 million il y a une quinzaine d'années.
Les raisons évoquées pour expliquer ce déclin sont nombreuses: vieillissement de la population, augmentation des familles monoparentales, immigration en provenance de pays où la pêche ne fait pas partie des us et coutumes, désaffection des jeunes, qui sont davantage enclins à découvrir la forêt à vélo et les lacs en kayak, ou qui préfèrent carrément vivre dans un monde virtuel de poissons numériques.
Leurres de vérité
Heureusement, il existe encore des purs et durs de l'hameçon qui apprécient toujours se battre en duel avec un doré, étudier l'habitus de l'omble de fontaine pour mieux le ferrer, tendre une perche aux achigans et repérer les poissons les plus retors.
De ce nombre, le pêcheur à la mouche compte parmi les plus nobles représentants de l'homo peccatoris. Plus sportif que contemplatif, il refuse de devenir une patate de chaloupe et manie sa canne avec grâce dans une sorte d'agréable ballet aérien. Dans sa lente gestuelle, il flagelle les airs et pince la surface de l'onde à l'aide de son grand fouet sur lequel se reflètent les derniers rayons du couchant. Rien qu'à le regarder, on se sent apaisé.
Activité conviviale qui nivelle toutes les classes, la pêche permet aussi, en tout état de cause, de s'abandonner à tant de petits plaisirs masculins démodés: écouter son poil de barbe pousser, assumer enfin son bide et se visser une casquette sur la tête le vendredi pour ne la dévisser que le dimanche. En prime, elle permet de cultiver sa patience et d'apprendre à ne pas avoir d'attentes. Pêche et bouddhisme, même combat?
Mieux: dans certains cas, la pêche donne la chance de décrocher de faramineux contrats tout en discutant de l'à-propos d'étamper ad nauseam des mots insensés comme «Canada» sur le moindre événement de village d'arrière-zone, et de se faire des amis pour la vie... ou presque.
Mais foin de tant de basses considérations, qui dénaturent indûment la pureté de l'acte de pêche. Car, après tout, celui-ci ne permet-il pas d'être en union spirituelle avec une communauté d'êtres vivants qui peuplaient déjà la Terre au temps des âges farouches?
Au-delà du reel
Dans le film Altered States (Au-delà du réel), le Dr Edward Jessup, campé par William Hurt, cherche à remonter le cours de l'humanité en parcourant les méandres de son cerveau. Selon lui, tout homme porte en lui la mémoire collective du genre humain, jusqu'à l'époque de ses ancêtres les plus éloignés.
Pour arriver à ses fins et farfouiller dans le disque dur universel de son cortex cérébral, le Dr Jessup s'enferme dans un caisson d'isolation sensorielle où il se laisser flotter sur une solution aqueuse après s'être gavé de peyotl, une plante qui permet d'ouvrir les portes de la perception. Puis le scientifique se met à parcourir ses propres circonvolutions pour se rendre si loin au coeur du passé humain qu'il se transforme bientôt en une sorte de pithécanthrope, celui-là même qui serait enfoui en chacun de nous.
Dans une certaine mesure, il arrive parfois que l'homo sapiens qui participe à un week-end de pêche vive une semblable expérience. Ainsi, après s'être isolé au fond des bois, le pêcheur se laisse porter sur les eaux d'un lac et s'imbibe allègrement de substances euphorisantes pour ensuite explorer les tréfonds de son for intérieur et ultimement se transformer en une sorte de bête primitive.
Témoin en est cet extrait sonore d'un échange entre cinq pêcheurs, capté grâce à des micros en reel audio cachés dans les moulinets de leurs cannes à pêche, lors d'un fort agréable week-end dans la réserve Papineau-Labelle, en Outaouais. Les protagonistes sont tous de jeunes mâles matures, en santé et génétiquement non modifiés.
Pour permettre au commun des mortels de suivre leur conversation, nous avons eu recours à un système de traduction simultanée, dont la transcription apparaît en italique. Soulignons que l'un des pêcheurs -- appelons-le Oruk pour protéger son identité -- n'était jamais allé à la pêche, malgré ses 37 ans.
À l'arrivée
-Humph! (Mazette! Quel beau lac! Et en plus, il est à nous tout seuls? Je ne savais pas que c'était encore possible au Québec!)
-Glub, Oruk. Plouf? (Hé oui, Oruk. Alors, on la met à l'eau, la chaloupe?)
-Gasp! (Bien sûr. Dis donc, t'as une jolie canne... Ça doit valoir dans les 1300 $? Tu t'en paies, du luxe.)
-Janlaflurh... (Es-tu fou ! C'est un cadeau d'un bon ami à moi.)
-Gniiîîîiiik? (Dites, est-ce bien ainsi qu'on enfile l'hameçon dans le ver?)
-Meuh! (Bien sûr, Oruk! D'où sors-tu donc?)
-Pffffff... (Ben, c'est ma première partie de pêche.)
-Dukon! (Honte sur toi! Même Jean Charest sait comment pêcher: il l'a déjà fait avec Bush père)!
-GnapGnap (En tout cas, ça mord déjà sur sa ligne!)
-Pouinpouinpouinpouin (Encore un crapet soleil. Laisse tomber, Oruk.)
-Flouk! (D'accord, je le rejette à l'eau.)
-JlooooÖp! (Attention, cette fois, c'est un bon!)
-Yep! (Ça ne fait pas l'omble d'un doute.)
-Yesereebob ! (Jolie prise!)
-Vroum? (Ouaip! On rentre au bercail pour se la farcir?)
Autour du feu
-Mmmmmm (On la grille ou on la frit, la truite?)
-SqiîîÎîîikk (Ben d'abord, faudrait l'éviscérer.)
-Rogntudjuuû! (D'accord, j'ai compris, c'est moi qui m'y colle.)
-Hinhinhin... (Touladi bouffi.)
-Fizzzzzz (Dites donc, ça cuit bien, ce feu.)
-Oink (Ouaip. Et on se gave comme des oies.)
-Iglouiglou (Moi, je prendrais bien une autre petite bière. Tu en veux une?)
-PrûûûÛt (Non merci, ça me donne des ballonnements.)
-Scrogneugneu (Bon, on se fait un petit poker, maintenant?)
-Bof, Zzzzzzz (Jouez aux cartes si ça vous chante, moi, je vais me coucher: demain, je dois rentrer tôt.)
Épilogue (de retour
à la maison)
-Alors, tu as pensé à moi ce week-end?
-Mais tu sais bien que oui, chérie...
-Et ç'a mordu?
-Euh... Oui, oui, j'ai eu de grosses prises. Mais je ne les recevrai qu'au cours des prochains mois.
-Ah bon. Et tu as vu des huards?
-Pas un seul. Mais rassure-toi, je vais en voir plusieurs centaines de milliers sous peu...
En vrac
- Au Québec, il est possible de pêcher en pourvoirie, dans les ZEC et les centres récréotouristiques, mais aussi sur son propre lac, sans voir débarquer des contingents d'autres taquineurs de poissons, dans de nombreux parcs et réserves fauniques gérés par la SEPAQ. Il en va ainsi des réserves fauniques de Portneuf, Papineau-Labelle, Rimouski et Mastigouche, ainsi que des parcs nationaux des Laurentides, des Grands-Jardins, du Mont-Tremblant et de la Jacques-Cartier, pour ne nommer que ceux-là. Pour ce faire, il faut cependant s'y prendre tôt et privilégier les petits lacs. 1 800 665-6527, www.sepaq.com.
- Certains établissements privés permettent aussi de vivre une expérience de pêche loin de toute fréquentation humaine, sans avoir à partager son lac avec d'autres pêcheurs. Dans la catégorie grand luxe, il en va par exemple ainsi du Fairmont Kenauk, en Outaouais. Situés sur un vaste domaine, les chalets bénéficient notamment des services de cuisine du Fairmont Château Montebello attenant. 1 800 257-7544, www.fairmont.com.
- Pour les dilettantes du moulinet, la SEPAQ propose des forfaits d'initiation à la pêche, comme «L'école buissonnière», dans le secteur Croche-McCormick de la réserve faunique des Laurentides. Pour 279 $ (deux nuits) ou 389 $ (trois nuits) par personne, les néophytes ont droit à l'hébergement dans un camp de pêche, aux droits d'accès, à l'équipement, à une chaloupe avec moteur et essence, aux services d'un guide, à l'éviscération et l'entreposage des captures ainsi qu'à un cours sur le b.a.-ba de la pêche. De son côté, le programme «Pêche en herbe» vise à inciter les jeunes à s'intéresser à mouiller leur ligne en organisant des journées d'initiation à la pêche. 1 877 639-0742, www.fondationdelafaune.qc.ca.
- Pour la sixième année, la Fête de la pêche permettra à quiconque de pêcher gratuitement dans la plupart des plans d'eau du Québec du 10 au 12 juin prochains. Institué afin d'inciter les gens à découvrir les joies de cette activité, cette fête donne lieu à moult activités et à tout plein de festivités. www.fetedelapeche.gouv.qc.ca.
- Même si plus des deux tiers des pêcheurs québécois sont formés d'hommes, les femmes ont aussi droit au chapitre. Pour les inciter à enfiler leurs bottes de caoutchouc et apprendre à transpercer un ver à mains nues sans utiliser une pince à cils, la Fédération québécoise de la faune, Via Rail et la pourvoirie La Seigneurie du Triton, en Haute-Maurice, organisent depuis quelques années l'activité «Fauniquement femme». Cet été, celle-ci aura lieu les 15, 16 et 17 juillet ainsi que les 5, 6, et 7 août. 1 888 523-2863, www.fqf.qc.ca.
- À emporter dans sa chaloupe: une caisse de Rescousse ou d'Escousse, deux bières dont la vente entraîne le versement d'une redevance à la Fondation de la faune du Québec. Les fonds recueillis servent à financer des activités qui visent à faciliter le rétablissement d'espèces animales dont la situation est critique. Disponibles uniquement à la SAQ. www.rescousse.org.
- À se procurer, pour les débutants: 100 trucs et secrets de pêche, par Daniel Cousineau et Alain Demers, Éditions du Trécarré, 144 pages. 19,95 $.
- Permis, lois, règlements sur la pêche: ministère des Ressources naturelles et de la Faune, 1 866 248-6936, www.mrnf.gouv.qc.ca.
- Fédération des pourvoiries du Québec: 1 800 567-9009, www.fpq.com.
- Fédération québécoise des gestionnaires de ZEC: www.zecquebec.com.
- Magazine Aventure Chasse et Pêche: www.aventure-chasse-peche.com.
- Québec Pêche (site sur la pêche sportive): www.quebecpeche.com.
ghibou@sympatico.ca
Vos réactions
Je suis donc je pêche - par robert tremblay (robtrem@globetrotter.net)
Le jeudi 16 février 2006 17:00
Merci - par pierre beliveau
Le samedi 16 avril 2005 12:00
Le retour à la nature - par Richard Lavigne (richard.lavigne2@sympatico.ca)
Le samedi 16 avril 2005 06:00

