Opinion
Le Devoir sous Gérard Filion - Gérard Filion: innovation et enracinement
Mots clés :
Il était de ces hommes qui ont horreur des éloges, de «la flatterie», comme il disait. Aussi, la tâche n'est-elle point aisée pour quiconque souhaite aujourd'hui lui rendre un juste hommage, ajouter son témoignage à tous ceux, innombrables, qui lui ont été et lui seront rendus.
Et peut-être, par-dessus tout, la synthèse permanente de l'innovation et de l'enracinement. Loin de se complaire à faire le procès du passé, il avait la fierté de ses origines, de notre histoire collective et il ne confondait pas la nécessaire et parfois urgente évolution avec l'immense braderie à laquelle d'aucuns se plaisaient à se livrer.
Autant le directeur du Devoir était exigeant surtout quant à l'authenticité des faits, la précision de l'information et la qualité de la rédaction, autant l'homme, sur le plan personnel, était agréable, plein d'humour, taquin même, raffolant des «bonnes histoires» et sachant en raconter avec couleur. Il avait su garder d'autre part de ses origines (Cacouna, Île verte), et de son long passage à La Terre de chez nous (journal hebdomadaire et alors influent de l'Union catholique des cultivateurs), le sens du propos direct et de la prise de position claire.
Je l'ai connu pour ma part dès 1948 dans le cadre de la Ligue d'Action nationale (encore active aujourd'hui et continuant de publier sa revue mensuelle, la plus ancienne revue intellectuelle du Canada français, fondée en 1917), jeune recrue avec deux ou trois autres étudiants de l'Université de Montréal, impressionnés par un aréopage où se retrouvaient notamment, outre Filion, André Laurendeau, Jacques Perrault, Guy Vanier et, surtout, Lionel Groulx, chez qui le groupe tenait souvent ses réunions trimestrielles.
La débrouille!
Un jour de septembre 1956, Filion me téléphone à La Presse où j'oeuvrais depuis cinq ans et me demande de passer le voir. C'était pour m'offrir d'entrer au Devoir, «afin de nous redonner une rubrique internationale, un minimum de nouvelles étrangères» (secteur dont j'étais l'un des responsables à La Presse): c'était en effet le désastre ou... le désert depuis près d'un an au Devoir.
Et d'ajouter avec sa franchise coutumière: avec les ressources et les moyens du bord! Sage précaution, car les ressources se résumaient en la matière à la seule agence de nouvelles Canadian Press, et encore à ce qu'on appelait alors le «fil français» de la CP, où les nouvelles internationales étaient aussi minces que la langue était pitoyable. Filion à qui je m'en ouvris au bout de peu de jours me rétorqua: «Je t'avais prévenu des difficultés... Pas un sou pour le moindre abonnement à une agence quelconque... Débrouille-toi.»
Se débrouiller. C'est ce que je fis avec le précieux, très officieux et éminemment confraternel concours de collègues des autres quotidiens qui me refilaient chaque jour, sous le manteau, force dépêches des grandes agences: AP, AFP, UP, etc. Et je compensais partiellement la relative pauvreté en informations directes, par la multiplication d'interviews avec des personnalités étrangères de passage, puis par une revue hebdomadaire de l'actualité internationale, une page entière le samedi sous le titre «Horizons internationaux». Ce n'est qu'en 1959, avec la progression du tirage et l'amélioration des ressources que le journal put enfin s'abonner à l'AFP, AP, etc.
J'ajouterai encore ceci qui confirme le sens de l'ouverture et du dialogue chez Filion. Je lui proposai un jour, dans le souci de favoriser le climat de confiance entre l'équipe de direction et «la salle» (12 à 15 journalistes, à tout casser), de créer un comité informel de six-sept personnes, trois de «l'éditorial», quatre de la salle de rédaction, avec une réunion hebdomadaire d'une heure ou deux. Dès le lendemain, il me marquait son accord. Et cela allait durer jusqu'à son départ.
Voilà quelques souvenirs que je garde de ce très grand journaliste et à certains égards grand politique que fut Gérard Filion.

