Théologie - Retour aux sources

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Claude Lafleur
Édition du samedi 26 et du dimanche 27 mars 2005

Mots clés :

« Toutes les religions peuvent succomber aux courants extrémistes »

Comment les Saintes Écritures ont-elles été interprétées aux premiers temps de la chrétienté et quelles leçons pouvons-nous en retirer? Voilà en substance les questions qui passionnent Pamela Bright, directrice du département de théologie de l'université Concordia. Mme Bright est une spécialiste de l'interprétation de la Bible, comme le faisaient les chrétiens vivant entre le Ier et le IVe siècle.

L'étude d'une Bible penséee dans l'esprit des premiers temps de la chrétienté peut sembler bien loin de nos préoccupations modernes. Pourtant, pour la chercheure, ses études ont beaucoup à nous apporter. «Il est important d'étudier les premiers siècles du christianisme, dit-elle, parce que cela nous permet de comprendre les fondements, les enjeux et le contexte culturel dans lesquels s'est développée la chrétienté.»

Un autre aspect intéressant de ses travaux consiste à observer la manière dont les premiers chrétiens ont affronté les défis de leur époque. «Le simple fait de voir la manière dont, par le passé, on confrontait les problèmes nous montre que, pour notre part, nous nous devons d'être aussi courageux et imaginatifs pour relever nos propres défis», énonce la théologienne.

Native d'Australie, Pamela Bright a un parcours étonnant. «Enfant, dit-elle, j'étais fascinée lorsque le prêtre nous parlait de l'Antiquité et utilisait des mots et des noms d'origine grecque et latine. Dès lors, je me suis dit que c'était cela qui m'intéressait!»

Elle a de ce fait entrepris des études en histoire ancienne et en théologie, notamment à l'université américaine Notre-Dame. «Je voulais comprendre pourquoi la pensée de l'Antiquité a tant de résonance dans notre monde moderne. Je suis donc devenue un amalgame d'historienne et de théologienne!» Son parcours professionnel l'a finalement conduite jusqu'à l'université Concordia, où elle dirige le département de théologie depuis dix ans.

Tolérance

L'oeuvre majeure de Pamela Bright est la traduction et l'analyse du premier traité de la chrétienté sur l'interprétation des écrits bibliques. Intitulé Le Livre des règles, l'ouvrage a été rédigé par Tyconius, un théologien du IVe siècle. Or, relate la spécialiste, ce traité a eu une énorme influence sur la chrétienté, notamment sur Saint-Augustin.

Ce qu'elle a découvert, c'est que ce traité indique clairement que, lorsqu'on lit les Saintes Écritures, on se doit toujours de les interpréter de manière à ce qu'elles nous éclairent selon le contexte dans lequel nous vivons. Il ne faut surtout pas les prendre au pied de la lettre.

«En particulier, dit-elle, l'auteur nous met en garde, lorsqu'on interprète le Livre des révélations [l'Apocalypse], contre le danger de démoniser ceux et celles qui sont hors de l'Église. Clairement, Tyconius nous dit de ne jamais oublier que le démon peut très bien être en nous, et non pas se trouver nécessairement chez les autres...» La théologienne lance donc un appel à la tolérance et au rejet du fanatisme.

En effet, pour Mme Bright, le message livré il y a plus de 1500 ans est brûlant d'actualité, puisque nous nous devons d'éviter de condamner ceux et celles qui sont hors de notre religion, ou qui vivent différemment de nous, qui n'appartiennent pas à notre groupe ethnique ou qui diffèrent de quelque manière. Nous nous devons à tout prix d'éviter de diviser le monde en deux, dit-elle, d'un côté les «bons» et de l'autre, les «méchants». «C'est là une attitude très dangereuse, insiste-t-elle, et c'est aussi vrai à l'échelle internationale qu'au sein même de notre communauté.»

Par ces propos, la théologienne dénonce les courants fondamentalistes qui secouent actuellement notre société. «Il faut autant dénoncer les démons de l'intolérance au sein même de la chrétienté que ceux de l'extérieur, dit-elle. Nous devons reconnaître que toutes les religions, y compris la nôtre, peuvent succomber aux courants extrémistes.»

Mme Bright observe que toutes les religions sont vulnérables au fanatisme de ceux qui prétendent détenir la vérité et qui pensent que «les autres» représentent l'incarnation du mal et que, de ce fait, ils doivent être combattus. «C'est là une pensée très dangereuse et contraire aux enseignements de la Bible.»

Extrémismes

L'un des courants qui animent certaines communautés chrétiennes prétend que nous vivons à une époque très particulière, peut-être même à celle décrite dans l'Apocalypse.

«En tant qu'historienne, je constate que l'idée que nous serions près de la fin des temps est très présente dans la chrétienté, relate Pamela Bright. Nous appelons cela la "mentalité apocalyptique", en référence au dernier livre du Nouveau Testament: l'Apocalypse.» Toutefois, selon Tyconius, il s'agit justement d'un livre qui doit être interprété avec beaucoup de précaution. L'auteur du Livre des règles parle des dangers de mésinterpréter les chiffres et les symboles contenus dans l'Apocalypse.

Mme Bright rappelle pour sa part que, dès ses origines, la chrétienté abritait divers courants extrémistes, dont celui où des disciples comme Paul croyaient qu'ils vivaient à la fin des temps et que Dieu était sur le point de séparer les «justes» de ceux qui ne l'ont pas été. «La chrétienté est elle-même issue d'une "mentalité de crise", relate le théologienne, ce qui transparaît clairement dès le Ier siècle.»

Toutefois, à la fin du IVe siècle, Tyconius nous dit qu'il faut interpréter l'Apocalypse de façon symbolique, et non pas au sens littéral. «Non, le monde ne va pas être pulvérisé, comme certains le prétendent, affirme Pamela Bright. L'Apocalypse parle plutôt d'un jugement spirituel. D'ailleurs, à partir de Saint-Augustin, c'est la doctrine officielle de l'Église.»

Néanmoins, l'idée de l'imminence de la fin du monde revient périodiquement, notamment au tournant de l'an 1000. Elle était aussi présente dans les premières colonies américaines ainsi qu'au XIXe siècle, pour réapparaître au seuil de l'an 2000. «En réalité, lance Mme Bright, nous vivons dans un monde véritablement merveilleux: la "Création de Dieu", si je puis dire, en tant que théologienne chrétienne.»

Pour elle, l'idée même qu'on puisse «souhaiter» la destruction de notre monde en espérant gagner un monde encore plus merveilleux est absurde, pour ne pas dire irrespectueuse de l'oeuvre de Dieu. «C'est là une façon de penser très étrange pour tout chrétien et on doit la dénoncer au sein de l'Église», commente-t-elle.

Ainsi donc, tout comme les premiers chrétiens, nous nous devons de relever courageusement les défis auxquels nous sommes confrontés, et non pas espérer être bientôt «soulagés» par la venue du Jugement dernier.


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