Église québécoise - L'héritage du cardinal Villeneuve

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Réginald Harvey
Édition du samedi 26 et du dimanche 27 mars 2005

Mots clés :

L'État et l'Église catholique font maintenant bande à part au Québec

État et Église catholique ont finalement pris une très nette distance l'une de l'autre au Québec, au fil d'événements qui se sont échelonnés sur deux siècles. Omniprésent dans la société québécoise dans la première moitié du XXe siècle, le clergé s'est retiré des vastes champs de l'éducation et de la santé à partir des années 1960, qui marquent la période d'ébullition de la Révolution tranquille.

Un mouvement de rupture avait été amorcé bien avant les années 60, ces temps riches en changements de toutes sortes, selon le professeur titulaire d'éthique sociale et politique à la faculté de théologie et de sciences religieuse de l'université Laval, Jacques Racine. Il privilégie donc l'approche historique pour mieux faire voir et comprendre la manière dont les deux pouvoirs se sont irrémédiablement dissociés. Cela s'impose pour éclairer la situation actuelle et comprendre ce qu'il est advenu de la position de l'Église dans la société contemporaine.

Années d'entente

De 1760 à 1840, l'Église avait traversé une période difficile marquée par la pauvreté; elle disposait de peu de ressources physiques et humaines. La conquête anglaise du XIXe siècle, quant à elle, a laissé des traces qui se sont soldées par un rapprochement entre l'Église et l'État. Tant et si bien qu'à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, les religieux et religieuses foisonnent: «L'Église est devenue excessivement besogneuse et a essayé de tisser une espèce de filet de sécurité et de contrôle sur l'ensemble des activités des catholiques au Québec par le biais de l'Action catholique, des mouvements sociaux, des écoles, des hôpitaux, etc. Beaucoup de communautés françaises sont alors venues au Canada parce qu'elles se sentaient moins à l'aise en raison de la nette séparation de l'Église et de l'État en France.» Dès 1904, la rupture du concordat était survenue dans ce pays.

Les deux entités s'appuyaient, même si, dans les faits, il y avait une coupure légale entre elles depuis 1852: «On est en régime de séparation, mais par contre, au plan du "vécu" concret, on a presque assisté à une forme d'alliance entre les deux, qui était "non légale", non juridique; on appuyait les projets des uns et des autres et, indirectement, on se partageait la direction des Québécois.» L'État se chargeait du politique et de l'économique pendant que l'Église se préoccupait des questions culturelles, religieuses, éducatives et du bien-être social: «Elle intervenait en même temps sur le plan économique par le biais des caisses populaires, de l'Union catholique des cultivateurs (UCC), des syndicats catholiques et autres mouvements.»

Voilà le tableau, qui demeurera le même, à peu de retouches près, durant la deuxième partie du XIXe siècle jusqu'au début de la Seconde Guerre mondiale.

Les premières fractures

Jacques Racine est de ceux qui situent le début de la Révolution tranquille au tournant de la guerre de 1939-1945. Deux faits marquants surviennent au début de ce conflit. Du côté de l'Assemblée législative du Québec, le gouvernement du premier ministre Adélard Godbout défend le projet du droit de vote des femmes contre lequel l'épiscopat s'est élevé vigoureusement dans un premier temps: «Il s'est produit un tiraillement entre le politique et la hiérarchie catholique sur cette question. On s'aperçoit que ce débat, lancé en 1940, va demeurer une préoccupation constante sur la place des femmes en Église; cette problématique va prendre de plus en plus d'importance jusqu'à aujourd'hui.»

Au même temps, la conscription laisse apparaître un éclatement entre le civil et le religieux: «Le cardinal Villeneuve était en faveur de celle-ci, parce qu'il était avant tout canadien avant que d'être québécois, alors que l'ensemble du peuple s'affichait contre. Il y a eu une fracture: le cardinal, qui était le primat de l'Église, se posait en défenseur de la civilisation; indirectement, il prenait position en faveur du gouvernement fédéral et se braquait contre la majorité des Canadiens francophones.» Cette attitude se répercutera jusque dans les années 1970 et se traduira sous la forme de ce questionnement quelque 30 ans plus tard: «Est-ce que l'Église est celle du peuple québécois ou est-ce qu'elle est l'Église mère de tous les Canadiens-Français?»

Vint Asbestos

La mer s'agite à nouveau entre les deux pouvoirs en 1949, lors du conflit de l'amiante d'Asbestos. De tranquille, le syndicalisme québécois passe en mode de militantisme à l'occasion de cette grève: «L'épiscopat décide d'affronter la police provinciale et le régime de Duplessis. C'est une nouvelle Église en train de naître qui prend position là-dedans.» Des leaders de la trempe des Marchand, Pelletier, Chartrand, de l'abbé Dion et autres se manifestent: «Dans bien des cas, ce sont des gens qui ont été formés au coeur de l'Action catholique. Ceux-ci ont été présents lors de cette grève-là et ils l'ont quelque peu transformée en un élément porteur d'une nouvelle vision sociale de l'engagement chrétien.»

De 1949 à 1960, même si le régime de l'Union nationale demeure en place, les idées mijotent chez la classe intellectuelle et pour un, le père Lévêque, fondateur de la faculté des sciences sociales de Laval, s'oppose aux jésuites pour prôner, entre autres, la déconfessionnalisation des syndicats, dont celui des producteurs agricoles.

Distanciation

Au coeur de ce bouillonnement idéologique, une élite a été préparée à entrer de plain-pied dans les années 1960, et elle prend indirectement le pouvoir en même temps que les libéraux de Jean Lesage, le 22 juin de l'an un du Québec moderne. Le professeur décrit la situation: «Les personnes qui en font partie ont souvent vécu cette transformation du catholicisme à la base. On les utilisera pour donner au gouvernement une fonction publique bien formée et détachée des partis politiques; celle-ci servira d'appui important pour construire l'État.»

L'Église s'est bien aperçue qu'une période de changements profonds est arrivée. De toute façon, elle n'est plus en mesure de soutenir à elle seule tout le système d'éducation et tout le système social gravitant autour des hôpitaux: «Elle ne possède plus les ressources suffisantes et même si elle se laisse un peu tirer l'oreille, elle collaborera assez facilement au passage de toutes ces institutions vers l'État.» Cette transition aura lieu sans trop de heurts, sauf lors de la création du ministère de l'Éducation en 1964, qui fera l'objet de compromis entre les parties.

Peu à peu, ce sont les élites politiques qui deviennent les porte-parole du nationalisme québécois au détriment des éléments cléricaux, ce qui se manifestera durant les années Lesage et qui deviendra encore plus vrai durant celles de Lévesque: ce leadership qui appartenait à l'Église, à titre de représentante et défenderesse de ce peuple, lui glisse des mains. «Les syndicats s'en mêlent et leurs discours portent dorénavant sur la défense des travailleurs, mais aussi sur le projet de société en cours, qui est porté par de nouveaux leaders. L'Église s'en trouve encore plus isolée par la perte de son leadership à la fois des institutions et de ce projet.»

Fractionnement

Dans les années 1980, le discours de l'Église crée un mouvement de dissension au sein de ses troupes. À cause de certains modèles d'intervention, les évêques voient leur prise de parole sur la place publique diminuer d'importance, et les décideurs politiques perçoivent que ces derniers ne font pas l'unanimité au sein de leurs membres; il en est ainsi entre autres au sujet de la place des femmes dans l'Église. Les catholiques engagés ne tiennent plus le même discours et divergent d'opinion, ce qui affaiblit leur poids en nombre au sein d'une démocratie où la portée de l'argumentation n'est pas la seule règle du jeu.

D'autres confessions entrent en scène et s'attirent la ferveur de groupes de fidèles. De ce fait, l'État n'entretient plus la même relation avec l'Église catholique et il parle de sa neutralité par rapport à toutes les religions, notamment dans l'actuel débat de l'école. Le professeur rajoute cette précision importante: «On ne parle plus en termes de compromis, de relations entre l'Église et l'État, parce que celui-ci se situe différemment par rapport à l'ensemble des religions et aux droits de la personne.»

Selon Jacques Racine, il résulte de tous ces faits et de l'ensemble de ces courants historiques que l'Église s'est maintenant tournée vers de nouvelles pratiques et qu'elle a développé de nouveaux engagements envers les plus démunis de la société: «Cela lui permet de prendre la parole de la façon la plus efficace qui soit. On ne compte plus les groupes de religieux qui travaillent dans les milieux défavorisés et beaucoup de laïcs s'occupent également de nombreuses oeuvres.» Il croit que cette tendance est d'abord rendue nécessaire par l'Évangile lui-même, dont il cite un passage: «J'avais faim et vous m'avez donné à manger. J'avais soif et vous m'avez donné à boire...»


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