Opinion

Que reproche-t-on à Laure Waridel?

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Richard Ryan, Organisateur communautaire

Édition du mercredi 02 mars 2005

Mots clés :

À lire les propos de Jean-François Nadeau dans l'édition du Devoir du 19 février sur l'essai Acheter c'est voter et sur son auteure, la militante et cofondatrice d'Équiterre, Laure Waridel, il est à se demander s'il ne s'agit pas là d'un règlement de comptes. Règlement de comptes non pas avec Laure Waridel directement mais avec son rêve d'un monde meilleur. Comme si l'amélioration de notre planète relevait d'une utopie ou d'un militantisme (dé)passé. Ou bien peut-être que M. Nadeau en a contre cette nouvelle façon de militer, moins de grandes manifs, plus de petites actions concrètes, moins de confrontation? Dans cette perspective, l'attente du Grand Soir peut sembler bien loin. Il est vrai que ce nouveau militantisme montant chicote bien des gens car il est plus subtil mais peut-être plus habile et parfois plus difficile à cerner que le militantisme des décennies passées.

Laure Waridel, bien qu'elle fasse le même constat des effets néfastes de notre système économique que les militants marxistes des années 70, ne lance pas de mot d'ordre, n'appelle pas au renversement du système capitaliste. C'est peut-être cela qui semble en surprendre ou en décevoir certains. Mme Waridel, avec une simplicité exemplaire, nous amène à réfléchir à notre consommation et nous propose des actions aussi concrètes que l'achat de produits équitables. Des actions, donc, qu'on peut intégrer dans notre quotidien et qui peuvent être accessibles à M. et Mme Tout-le-monde. Contrairement à ce que M. Nadeau laisse croire, Mme Waridel écrit de plus dans son essai que l'achat de biens de consommation est aussi une façon d'exercer un grand pouvoir, même si l'exercice de la démocratie est beaucoup plus large que le pouvoir d'achat des individus. La place des choix de consommation individuelle prend tout son sens, même politique, quand on voit que les gouvernements nationaux ont de moins en moins de pouvoir pour réguler les marchés qui, eux, sont de plus en plus internationalisés.

Cette méthode douce proposée, celle de la consommation sélective, est beaucoup plus attirante pour le consommateur-citoyen pour qu'il puisse prendre position. Mme Waridel n'a pas à chercher à convaincre mais plutôt à informer de façon simple et claire et à proposer des actions faciles à adopter pour le commun des mortels. On espère ainsi que ces actions fassent tache d'huile et, de là, qu'on puisse assister à des changements «structurels». De là aussi le slogan d'Équiterre, «Changer le monde, un geste à la fois».

Que peut-on vraiment reprocher à Laure Waridel, si ce n'est que de rêver à un monde meilleur malgré l'étau qui se resserre de plus en plus sur notre planète?

En lisant entre les lignes l'article de M. Nadeau, on se rend aussi compte qu'il n'a finalement pas grand-chose à reprocher à Laure Waridel, sinon le fait de participer à une émission de télévision regardée par deux millions de téléspectateurs ou d'être trop concrète (voire trop naïve) dans sa façon de sensibiliser la population sur les conditions de travail d'agriculteurs du Sud. Avec un ton un peu condescendant, le journaliste du Devoir nous mentionne que Mme Waridel ne propose que de petits gestes comme «l'achat de sachets de café». Et pourtant, est-ce si insignifiant?

Tous conviendront que le choix et le pouvoir d'achat des consommateurs sont importants quand vient le temps, pour les dirigeants d'entreprises, de prendre des orientations et des décisions. Il est vrai que le simple achat d'un bien par un consommateur ne révolutionnera pas le système économique, mais la somme des achats de plusieurs peut faire la différence à moyen ou long terme. On n'a qu'à penser à l'agriculture biologique, qui était l'affaire de quelques «illuminés» dans les années 70 et 80: ce courant devient de plus en plus important aujourd'hui et ne cessera de le devenir au fur et à mesure que nous serons mieux informés des effets de l'environnement sur notre santé.

Il est vrai que la démocratie n'est pas seulement une question de consommation et, d'ailleurs, je ne pense pas que Mme Waridel la réduise à cela. Au contraire, le fait d'appeler la population à être plus consciente de ce qu'elle consomme et de changer cette action «un geste à la fois» mais de façon durable amène certainement des paysans à être beaucoup plus libres de l'emprise de monopoles ou d'oligopoles. Et ça, c'est donner du pouvoir à la fois aux consommateurs et aux producteurs! Et même si ces petits gestes ne faisaient que donner «bonne conscience» à quelques poignées d'individus, pourquoi pas? L'arrivée des premiers sachets de café et d'autres produits équitables sur le marché québécois est très récente, mais tous les chiffres démontrent une croissance de la demande au fur et à mesure que la sensibilisation s'intensifie et que la distribution s'améliore.

Dans la perspective de la mondialisation et de l'ouverture des marchés, qui accroissent la pression sur l'environnement, sur les conditions de travail et sur la qualité de vie de la très grande majorité des habitants de cette planète, de petits gestes comme en propose Laure Waridel peuvent sûrement changer des choses. Du moins, ça vaut la peine d'essayer. Au mieux, on fera partie des personnes qui changent le système de consommation petit à petit; au pire, ça nous donnera bonne conscience.


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