Opinion

Culture et mercantilisme: décervelage à l'oeuvre

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Jacques Senécal, Philosophe, Montréal

Édition du vendredi 25 février 2005

Mots clés : mercantilisme, culture

Je regrette de ne plus pouvoir entendre quelqu'un parler et réfléchir plus de cinq minutes consécutives à la radio. J'ai bien dit cinq? Un chiffre? C'est que la logique mercantiliste n'est pas celle du penseur mais celle du comptable. C'est pourquoi, lentement mais sûrement, on réduit la pensée et la culture à la dimension de la capsule.

C'est aux cinq minutes d'info culturelle de Radio-Canada que j'ai appris, en quelques secondes, l'oeuvre complet du dernier Prix Nobel de littérature, les détails récents de la vie privée de Wilfred et le salaire annuel de Corneille. Pendant ce temps, la Chaîne culturelle disparaît.

On n'a pas à toujours évaluer les activités humaines en termes comptables, par ses retombées économiques ou sa rentabilité. La radio d'État, surtout celle qui a pour mission de protéger et de stimuler la culture (et surtout en Amérique du Nord), ne doit absolument pas se soumettre aux contraintes commerciales ni «à la dictature des cotes d'écoute». La radio d'État ne doit pas accepter la marchandisation de la culture ni s'assujettir aux tractations lucratives des publicitaires.

Et pourtant, c'est fait. Radio-Canada, se pliant aux mesquineries stratégiques de ses concurrents privés, se rend inapte à administrer autrement que par la manière comptable, s'empêtre dans la médiocrité commerciale et se montre incapable de grandeur. Le barbare, disait un philosophe, est celui qui ne reconnaît aucune valeur supérieure, qui ne croit qu'au plus bas, qui s'y vautre et qui voudrait y plonger tous les autres.

La supposée culture démocratique

Bien sûr, dans nos vies, même privées, le marché prend de plus en plus de place; en fait, il prend toute la place. Tout est désormais évalué en chiffres et en fonction de la rentabilité économique: les marchands mènent le monde! Il n'y a plus que le commerce. Voilà le temps du mercantilisme. Les consciences en sont imprégnées. Sans qu'on s'en rende compte, la logique du commerce nous gouverne. On la trouve simple, efficace, rassurante et universelle, et on la laisse nous envahir. La culture n'y échappe pas.

La musique, l'art... Tout doit être commercial. Tout doit se soumettre aux règles du marché. Tout doit être massivement, industriellement vendable pour une contribution tangible, effective et chiffrable à l'enrichissement matériel. Tout doit être conçu, produit, réalisé en fonction d'un seul souci: le profit. Et c'est bien souvent celui d'une poignée de milliardaires qui contrôlent de plus en plus l'industrie des médias. En dehors de ce circuit simple et dogmatique, point de salut! Sinon, c'est la marginalisation, la dépendance, les demandes de subventions, la non-reconnaissance sociale, l'enfer.

Selon ce principe mercantile, la culture, l'art, la pensée, la musique, tout doit se faire racoleur afin d'aller chercher le grand public, la masse des consommateurs, les cotes d'écoute, le plus grand marché. Le dénominateur commun. Il faut que tout le monde en parle. C'est ce qu'on appelle, maintenant, la culture démocratique. Et, derrière l'alibi de cette démocratisation, que retrouve-t-on? Une véritable entreprise de décervelage et d'uniformisation qui est à l'oeuvre. C'est une opération d'abêtissement et d'infantilisation généralisée en Occident, sans doute une autre conséquence de la mondialisation à l'américaine.

«Que celui qui ne se soumet pas aux tables de la loi du marché périsse!» Cette injonction n'est pas une élucubration de gauchiste, c'est la pensée même des administrateurs qui, d'ailleurs, ne se cachent plus pour exprimer leur philosophie ratoureuse, leur cynique machination. Patrick Le Lay, grand patron de TF1, la première chaîne de télé française, n'a-t-il pas candidement déclaré à la presse la vérité: «Nous télédiffusons ce qu'il faut pour conditionner nos téléspectateurs à mieux consommer la pub. Pour qu'un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible, c'est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c'est du temps de cerveau humain disponible.»

La radio publique d'État qui n'est pas financée par la pub n'a donc pas la mission de ramollir les cerveaux. Elle n'a pas à devenir la radio la moins parlante et la moins pensante des ondes, ni à ressembler à la station la plus musicale à Montréal, la plus niaise et la moins cérébrale.

Ordurier et misérabiliste

Voilà à quoi nous mène la cupidité! La domination du business par le règne des cotes d'écoute et l'obsession publicitaire conduit inévitablement, tôt ou tard, à une médiocrité culturelle: ne nous étonnons pas de l'engouement nouveau pour tout ce qui est ordurier et misérabiliste, autant à la radio qu'à la télé, au cinéma comme au théâtre (du reste, à écouter nos humoristes -- les artistes les mieux payés de la scène --, on a l'impression que le mot «culture» vient du mot «cul»).

La contagion de l'esprit du lucre aboutit aussi, obligatoirement, à une indifférenciation culturelle, à une désastreuse confusion des genres, à une indifférence vis-à-vis tout ce qui est non lucratif comme tant d'inventions esthétiques et de langages artistiques nouveaux.

Avec cette tyrannie du «profit à tout prix», c'est toute une conception non seulement de l'art mais de la vie humaine elle-même qui est en cause. La logique de la maximalisation des profits est devenue si coercitive et si répandue dans la vie sociale et individuelle que je me demande parfois si le sens de la vie n'est pas, finalement, d'enrichir les actionnaires. [...]

La diversité culturelle dont on parle tant et dont on veut faire la promotion internationale passe obligatoirement par l'affirmation des originalités et des singularités nationales. Ce n'est pas l'art qui manque, ce n'est pas l'État qui fait défaut: ce sont les liens entre le politique et les projets artistiques qui sont absents.

Être complice de l'art, de la culture et de la créativité, ça signifie laisser du temps et de l'espace aux artistes plutôt que les évacuer ou les ignorer. Non pas «espace musique» mais «espace public».


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