Mémoires affectives rafle les grands honneurs aux Jutra

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Odile Tremblay
Édition du lundi 21 février 2005

Mots clés : jutra

Ma vie en cinémascope cinq fois primé

Pascale Bussières, surprise dans sa loge quelques minutes avant le début de la Soirée des Jutra, a été récompensée hier du prix de la meilleure actrice pour sa performance flamboyante dans Ma vie en cinémascope, dans lequel elle incarne la chanteuse Alys Robi. Le film de Denise Filiatrault a récolté cinq Jutra au cours de la soirée présentée au Théâtre Maisonneuve.

Photo: Jacques Grenier

Pour sa septième édition, la Soirée des Jutra dédiée aux artisans du cinéma québécois a zigzagué hier entre deux productions gagnantes, primant tantôt l’originalité, tantôt le consensus. Un point à l’envers, un point à l’endroit.

Mémoires affectives, troublant et brillant long métrage de Francis Leclerc, qui s’aventurait dans les eaux troubles du souvenir et de l’inconscient collectif, a remporté hier soir les prestigieux Jutra du meilleur film et de la meilleure réalisation. Ce film valait aussi à Roy Dupuis le laurier du meilleur acteur, damant le pion à Michel Côté dans Le Dernier Tunnel, son grand concurrent. Dupuis a remercié le cinéaste de lui avoir construit un aussi délicieux casse-tête. Mémoires affectives remportait également le Jutra du meilleur montage image. Ce sont quatre statuettes (sur cinq nominations) qui sont venues primer une œuvre de finesse, lancée hors du circuit de la large audience.
Francis Leclerc s’en avouait même étonné, n’étant pas parti en haut de peloton et ayant réalisé une œuvre un peu obscure qui ne livrait pas tous ses codes. «Ça prouve que les gens sont prêts à voir des films comme ça.» La productrice Barbara Shrier y a décelé une victoire pour les petits budgets, les petites productions, les petites équipes...
Les sceptiques furent confondus. En effet, bien des journalistes et des observateurs du milieu du cinéma auraient parié leur chemise sur la victoire de Ma vie en cinémascope de Denise Filiatrault, plus accessible et mieux commercialisé que le film de Leclerc.
Les membres votants ont su couronner une audace de forme et une expérimentation, sans écouter les langages des recettes au guichet, si bruyants par les temps qui courent.
Parti favori avec neuf nominations, Ma vie en Cinémascope, le meilleur film de Denise Filiatrault à ce jour, sur la carrière et le destin de la chanteuse Alys Robi, n’est pas retourné bredouille pour autant. Il remporta cinq Jutra dont celui, hautement mérité, de la meilleure actrice pour Pascale Bussières, extraordinaire dans ce rôle où elle a su plonger en eau profonde entre gloire et folie. Ma vie en cinémascope a reçu également les trophées de la meilleure direction artistique, du meilleur son, du meilleur maquillage et de la meilleure coiffure (statuette décernée pour la première fois cette année).
Patrick Huard avait remplacé Sylvie Moreau à l’animation de la cérémonie qui se déroulait au Théâtre Maisonneuve. Bon acteur, Huard, n’était pourtant pas à sa place comme animateur de ce gala et la plupart de ses gags, souvent simplistes ou vulgaires, tombaient à plat devant une salle fort chic et plus stylée que le maître de cérémonie. Patrick Huard manque de classe pour ce type de rôle.
Michel Brault, pionnier de notre cinéma, était le lauréat du Jutra honorifique pour une carrière qui se confond avec l’histoire de notre septième art. Geneviève Bujold et Claude Gauthier, les interprètes en 1967 de son film Entre la mer et l’eau douce, étaient venus l’honorer. Geneviève Bujold a tourné non moins de sept films sous la direction de Brault et l’a remercié d’avoir su l’entraîner du côté de l’intériorité. Le réalisateur des Ordres a vu flotter sur cette statuette l’ombre de deux grands amis disparus: le sculpteur Charles Daudelin, concepteur de la sculpture, et Claude Jutra, son complice d’antan. «Les psychologues nous disent que l’absence du père est la source de bien des troubles chez les enfants. Peut-être que la santé remarquable du cinéma d’ici s’explique par la présence exceptionnelle de notre père cinématographique à tous, Michel Brault», a déclaré Denys Arcand.
À l’encontre de 2003 où deux méga joueurs, Les Invasions barbares et La Grande Séduction, se tenaient au-devant du peloton, cette année plusieurs films avaient reçu en salle les faveurs du public, même si 2004 ne fut pas un millésime côté qualité. Les Jutra ont reflété cet éventail en distribuant, en dehors de ses largesses aux œuvres de Leclerc et Filiatrault (neuf statuettes à eux deux), des prix à droite et à gauche, un par ici, un par là...
Avec ses huit nominations, Le Dernier tunnel, bon thriller psychologique d’Érik Canuel, pouvait espérer rafler au finish plusieurs prix. Il repart avec un seul, celui du meilleur acteur de soutien à Jean Lapointe, pour son émouvante prestation en bandit sur le retour.
Les Aimants, charmante comédie romantique d’Yves Pelletier, récolta trois Jutra sur ses sept nominations: celui du meilleur scénario, celui de la meilleure actrice de soutien à Sylvie Moreau qui incarnait avec brio la sœur délurée de la douce romantique, et celui de la meilleure musique.
Sylvie Moreau partagea sa statuette de la meilleure actrice de soutien avec Brigitte Lafleur, qui crevait l’écran dans Elles étaient cinq, seul trophée sur sept nominations pour le film de Ghyslaine Côté.
La grosse production Nouvelle-France de Jean Beaudin, décevante à bien des égards (le gag du Titanic québécois fut remis sur le tapis par Patrick Huard), a dû se contenter du Jutra des meilleurs costumes. Pierre Mignot récolta le laurier de la meilleure direction photo pour Le Papillon bleu de Léa Pool.
Monica la mitraille (cinq nominations) et Dans une galaxie près de chez vous (six nominations) sont les perdants de la fête et repartaient les mains vides.
La statuette du meilleur documentaire est allée au merveilleux film sur le Tibet de François Prévost et Hugo Latulippe, Ce qu’il reste de nous, celui du meilleur court ou moyen métrage à Papa, de Émile Proulx-Cloutier, et celui du meilleur court métrage d’animation à l’amusant Nibbles de Christopher Hinton.
Si Camping sauvage de Sylvain Roy, Guy A. Lepage et André Ducharme récoltait le billet d’or du long métrage le plus populaire, le Jutra du film qui s’est le plus illustré à l’étranger demeure pour une seconde année consécutive Les Invasions barbares de Denys Arcand en fin de course internationale.
Pour la toute première fois, la Soirée des Jutra récompensait le travail de promotion du cinéma-maison par un exploitant de salle, en l’occurrence Mario Fortin du cinéma Beaubien, qui a programmé tant de films québécois sur ses écrans.
L’année qui s’achève aura consolidé la part de marché des œuvres nationales à l’heure où, sur un autre front, les festivals de cinéma montréalais s’enlisent dans un embrouillamini pas croyable. Il ne peut y avoir le feu partout et en même temps. Ces septièmes Jutra, à défaut de rouler sur une cuvée exceptionnelle, auront du moins su souligner le dynamisme de notre septième art et de ses artisans.


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