CHUM: l'étude sur la sécurité est jugée déficiente

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Kathleen Lévesque
Édition du jeudi 17 février 2005

Mots clés : chum

L'analyse de SNC-Lavalin ne correspond pas aux critères reconnus par le gouvernement

SNC-Lavalin a réalisé l'analyse de vulnérabilité du site d'Outremont pour l'implantation du futur CHUM en ayant recours à une méthodologie déficiente qui occulte les conséquences d'accidents ferroviaires avec des matières dangereuses.

Trois experts gouvernementaux ont confirmé au Devoir que la façon de faire de la firme d'ingénierie, qui a consisté à calculer les probabilités de risques liés au projet de technopole de la santé et du savoir, ne correspond pas aux critères reconnus par le gouvernement. Au sein de l'administration publique, on privilégie l'approche dite déterministe, soit le relevé des conséquences et l'établissement des moyens pour y faire face.

Or la firme SNC-Lavalin s'est attardée aux probabilités, ce qui lui fait dire dans la conclusion de son étude sur Outremont (la seule partie rendue publique à ce jour) que le risque est très faible, soit «une probabilité d'un accident à tous les 8000 ans». Selon cette logique de calcul des probabilités, le déraillement d'un train transportant des matières dangereuses peut se produire bien avant la fin de cette période; cela peut survenir demain, dans cinq ans ou dans vingt ans. Mais SNC-Lavalin a vraisemblablement écarté cette possibilité.

Ainsi, les ingénieurs recommandent que l'hôpital soit construit à environ 100 mètres des voies ferrées qui bordent le site. Ils ajoutent qu'aucun mur de protection n'est requis entre le CHUM et les rails compte tenu du retrait des matières dangereuses explosives. C'est du moins ce que stipulerait l'entente entre le Canadien Pacifique (CP) et l'Université de Montréal, qui n'est pas publique.

Selon ce qu'a déjà révélé La Presse, même si le CP a consenti à détourner les explosifs et les gaz comprimés comme le chlore, 88 % des matières dangereuses continueraient à circuler près de l'hôpital, avec le risque d'un déversement de matières dangereuses pouvant s'enflammer et dégager des gaz toxiques.

L'analyse de vulnérabilité produite par SNC-Lavalin a été remise au ministère de la Sécurité publique, tout comme les autres études réalisées par les consultants dans ce dossier. La Direction régionale de Montréal, Laval, Lanaudière et Laurentides, partie prenante au dossier du CHUM depuis 2001, a transmis ses commentaires au comité interministériel créé l'automne dernier pour étudier le projet d'Outremont.

«On ne calcule pas les risques. On commente les analyses par rapport à la méthodologie utilisée et par rapport aux bonnes pratiques dans le monde. On recommande d'ailleurs de travailler sur les conséquences plutôt que sur les probabilités. [...] Pour la plupart des études qu'on a reçues, il ne s'agissait pas d'analyses de risques mais d'analyses d'opportunité. Et quand on abordait les risques, l'approche utilisée est surtout de type probabiliste», a expliqué au Devoir Marc Lavallée, directeur régional pour la Sécurité publique. M. Lavallée a toutefois refusé de faire des commentaires précis sur l'étude de SNC-Lavalin.

La firme d'ingénierie a également refusé d'apporter quelque précision que ce soit à propos de la méthodologie utilisée. On a dirigé Le Devoir vers l'Université de Montréal, qui est le promoteur officiel du site d'Outremont et qui a commandé l'analyse de vulnérabilité à SNC-Lavalin. «La méthodologie fait partie de l'étude et l'étude n'est pas publique pour l'instant», s'est bornée à rappeler Sophie Langlois, porte-parole de l'institution.

Chose certaine, SNC-Lavalin ne pouvait ignorer que depuis 2001, il existe un document de travail guidant le gouvernement dans les analyses de risques (Les lignes directrices pour la réalisation des évaluations de conséquences sur la santé des accidents industriels majeurs et leur communication au public), établi par le Bureau des mesures d'urgence de la Direction de la santé publique (DSP) de Montréal. La probabilité en est totalement exclue.

Selon le toxicologue Luc Lefebvre, auteur de ce guide gouvernemental, se limiter à un calcul des probabilités d'accidents n'est pas valable: le croisement des conséquences avec les probabilités mène à conclure à un risque relatif. Or il faut établir les scénarios des diverses catastrophes possibles pour s'y préparer et réduire le risque, fait valoir M. Lefebvre.

Par exemple, un nuage toxique émanant d'un déversement d'acide nitrique parcourt 1,5 mètre par seconde. Si la zone d'impact se trouve à moins d'un kilomètre du futur CHUM, devra-t-on procéder à l'évacuation de l'hôpital ou au confinement des malades et de tout le personnel? Pour l'instant, aucune réponse n'est donnée à ce type de question, du moins publiquement.

La commission Mulroney-Johnson a invité M. Lefebvre lors de ses travaux, l'année dernière, afin d'être éclairée sur les étapes, les règles et les paramètres dont les analyses de vulnérabilité devraient être dotées. Hormis cette courte rencontre, la DSP de Montréal n'a pas été mise à contribution dans le délicat dossier du CHUM, tant sous le gouvernement précédent qu'aujourd'hui. L'avis de la DSP de Montréal est toutefois systématiquement sollicité lorsqu'une industrie qui s'implante dans la région pourrait produire des contaminants susceptibles d'atteindre la population. La construction du futur CHUM est un dossier institutionnel pour lequel il n'existe pas de processus d'analyse similaire.

Par contre, le gouvernement du Québec a adopté en 2001 la loi 173 sur la sécurité civile afin, justement, de permettre l'évaluation des risques. Mais voilà, la réglementation nécessaire à son application n'a jamais été instaurée.

L'étude de SNC-Lavalin est basée sur les travaux que la firme avait elle-même effectués il y a quatre ans à propos de la sécurité du site d'alors, soit le 6000, rue Saint-Denis. Tout comme le site d'Outremont, le 6000, rue Saint-Denis, est traversé par une voie ferrée où transitent des matières dangereuses. Cet élément avait d'ailleurs été retenu par la commission Mulroney-Johnson pour rejeter l'idée de construire le CHUM à cet endroit.

Un expert en gestion de risques majeurs du ministère de la Sécurité publique s'était penché en 2001 sur l'analyse de SNC-Lavalin. Le document, dont Le Devoir a obtenu copie, condamne tant la méthodologie, jugée «déficiente», que l'adéquation faite entre les conséquences et les probabilités, ce qui a permis à SNC-Lavalin de juger acceptable la construction d'un hôpital à proximité d'une voie ferrée.

«Lorsqu'on connaît les conséquences potentielles d'accidents industriels majeurs pour une zone d'étude [...], la seule justification pour établir une institution hospitalière ou scolaire à l'intérieur de la zone de risques de mortalité (au minimum de 1,7 km selon les données incomplètes présentées par le promoteur), c'est qu'on a une certitude raisonnable que les premiers intervenants vont pouvoir confiner ou évacuer à temps les personnes touchées. Ce qui serait extrêmement improbable (<10-6 ?) [ou une chance sur un million] pour ce projet, étant donné la nature et la grosseur de l'institution prévue», peut-on lire dans cette critique.

Aussi, l'expert note certains oublis dans l'analyse de la firme d'ingénierie. «Le promoteur s'est restreint à ne considérer qu'un wagon par substance étudiée pour le calcul des conséquences d'un accident impliquant cette substance. L'utilisation d'un tel concept réducteur fait en sorte que des accidents industriels majeurs impliquant plusieurs wagons-citernes, aux probabilités qui sont loin d'être négligeables, tel que l'accident ayant impliqué 34 des 68 wagons de l'Ultratrain le 30 décembre 1999 à Mont-Saint-Hilaire, ne sont pas considérés dans "l'analyse de vulnérabilité" présentée par le promoteur», écrit l'expert du ministère de la Sécurité publique.

Cet expert ajoute que «la méthodologie présentée par le promoteur est [...] similaire à celle qui fut suivie pour le projet Soligaz en 1990. Rappelons que ce projet a été refusé par le gouvernement du Québec, notamment à cause de la méthodologie déficiente de l'analyse de risques».

Le gouvernement dispose de ces données grâce au rapport du comité interministériel déposé en décembre dernier. Le premier ministre Jean Charest a déjà décrété mardi qu'il n'est pas question de rendre public ce document dans le cadre de la commission parlementaire spéciale qui se déroulera le 28 février ainsi que les 1er, 2 et 3 mars sur le dossier du CHUM.


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