L'enfance en mille miettes

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Marie-Andrée Chouinard
Édition du lundi 14 février 2005

Mots clés :

Une série sur la difficile intégration des éléves en difficulté.

Nous poursuivons la publication de notre dossier sur les élèves handicapés et ayant des difficultés d'apprentissage, qui se conclura demain. Afin de pouvoir circuler librement dans les écoles et témoigner sans contraintes de la réalité des classes, Le Devoir s'est engagé à ne pas donner les noms des établissements visités ni ceux des directions, enseignants, professionnels ou enfants rencontrés. Nous avons ainsi récolté de vibrants témoignages et assisté à des scènes troublantes de la vie quotidienne. Pour rendre justice à la réalité observée, nous resterons fidèles à l'intégralité des propos des jeunes, malgré un langage parfois grossier.

«J'ai trois objectifs avec mes élèves: qu'ils ne se tuent pas, qu'ils ne se retrouvent pas au carré Berri et qu'ils ne finissent pas "en dedans".» Un directeur d'une école secondaire dite «de la dernière chance» exprime ainsi sans ménagement les objectifs de réussite qu'il maintient pour ses élèves, des adolescents dont la feuille de route est noircie d'abus, de violence, de négligence parentale, de séjours en centres d'accueil et d'une avalanche d'échecs scolaires.

L'école ouvre sa porte désormais à de plus en plus d'enfants brisés qu'elle s'évertue à rapiécer tout en tentant de leur apprendre à jongler avec des participes passés et des tables de multiplication. Directeurs et enseignants ne comptent plus les épisodes d'horreur qui jalonnent leur mission d'éducateurs et, pourtant, ils s'étonnent encore du triste spectacle qui se joue sous leurs yeux et où se conjuguent enfance et enfer.

Glanées sur notre route au cours de ce reportage, ces bribes de désolation qui ne sont plus l'exception, mais meublent le quotidien des écoles: une petite fille de 6e année faisant le trottoir à 6h30 le matin, avant son entrée à l'école; un garçonnet de huit ans déjà «abandonné» à deux reprises par ses parents; des adolescentes d'une école secondaire égrenant péniblement les heures dans un cours de français avant d'aller travailler le soir dans... un club de danseuses, sous l'emprise d'un proxénète; des dizaines de nouveaux inscrits de la maternelle qui ne savent faire autre chose qu'émettre des sons, n'ayant tout simplement jamais appris à parler.

Et encore: des enfants sans bottes ni habit de neige; des centaines de ventres vides le matin; des départs déchirants pour la maison le vendredi parce qu'on redoute plus que tout le chaos de la fin de semaine à la maison; des lundis matin difficiles parce que l'école ramasse les pots cassés que le week-end a laissés.

«Ce n'est pas un mythe: les enfants nous arrivent ici complètement brisés, et on voudrait nous faire croire qu'il faut les recoller à travers la réussite scolaire?», lance, un brin révolté, ce même directeur d'école secondaire qui accueille environ 160 jeunes de 13 à 18 ans. À leur arrivée dans son établissement, la moitié des enfants sont «pré-suicidaires». Ils ont erré dans le système standard sans succès, car ils traînent un bagage familial si lourd qu'il a engendré un dossier scolaire volumineux tamponné à grands coups de crayon rouge de cette seule et unique marque de commerce: l'échec.

Les violences sexuelle et physique, la malnutrition et la négligence, papa en prison et maman dans la rue, voilà le lot de ces enfants brisés. La moitié reçoivent déjà des services des centres jeunesse, s'ils ne sont pas carrément placés en centre d'accueil. «Le système n'est pas fait pour voir la seule chose qui compte pourtant: avant d'être en échec scolaire, ces jeunes sont en souffrance, en profonde souffrance», poursuit le directeur.

Cette semaine-là, dans cette école de Montréal, c'est le branle-bas de combat. Une agitation anormale anime les fiers-à-bras «qui ont tous le coeur tendre en dessous de leur carcasse», raconte la concierge.

C'est qu'un élève a «taxé» un groupe de jeunes d'une école voisine, déclarant ainsi la guerre. Le mot court dans l'école, les jeunes sont fébriles, les enseignants récoltent des bribes d'information çà et là pour tenter de stopper l'hémorragie. Mais le sang coule... Un élève plus nerveux et crâneur que les autres s'est présenté à l'école avec un coupe-papier, qu'on a voulu lui confisquer sur-le-champ. Par bravade ou étourderie, il l'a enfoncé dans sa cuisse.

Au primaire cette fois, dans une école qui accueille de petites bombes à retardement que sont les élèves en troubles de comportement, le système d'interphone s'active, transmettant un langage codé. «Code 400, Ismaël, code 400.» Plutôt que de subir la réprimande ou la discussion, l'Ismaël en question a pris la poudre d'escampette dans l'école. «Un code 400, c'est une fugue», explique l'enseignante-ressource. «L'hiver, c'est dans l'école qu'on le cherche, mais l'été, comme c'est dehors, il faut envoyer la police.»

Dans la même école, un garçonnet de huit ans est assis sagement à son pupitre... dans le couloir, où l'enseignante l'a déplacé, car il perturbait les autres. Ses copains travaillent dans la classe, lui, dans le corridor. Pendant que l'enseignante répond aux demandes des autres, il s'impatiente. «Nathalie! Viens ici! [...] Nathalie! Viens, que j't'ai dit!» Et pour lui-même: «C'est toujours de même câlisse! Elle s'occupe jamais de moi!» La tension monte doucement et, en l'espace de quelques secondes, celui qu'on avait d'abord pris pour un petit ange se transforme en démon blond, criant, sacrant au visage de ladite Nathalie, puis lançant carrément son pupitre dans les casiers, dans un incroyable vacarme.

Les enfants ayant des troubles de comportement, comme celui-ci, sont aisément perturbés par les changements autour d'eux, l'imprévu et la nouveauté. Et au dire de plusieurs, ce sont eux qui troublent le plus les classes normales. «Comment voulez-vous qu'ils fonctionnent dans une classe régulière?», demande une orthopédagogue.

Toujours dans la même école, alors que les choses semblaient relativement calmes, les étages vivent soudainement une grande agitation en milieu de matinée. L'enseignante-ressource, qui arrive au secours des éducateurs lorsqu'une crise éclate dans une classe, est sollicitée de toutes parts et sans arrêt. La directrice va aussi prêter main-forte. «Ah! C'est l'heure maudite!», explique une enseignante en jetant un coup d'oeil à sa montre. 10h30: l'heure où le Ritalin ne fait plus effet jusqu'à la prochaine dose, une heure plus tard. «Plus de la moitié des enfants en prennent, alors ça paraît.»

Les petits miracles du quotidien qui s'opèrent à tous les étages -- et il en existe -- sont vite effacés lorsqu'une situation cauchemardesque surgit. Des enseignants rencontrés affirment avoir éliminé ou modifié leurs sanctions en constatant qu'à la maison, les parents infligeaient des «supplices» en plus de la copie ou de la retenue. «J'ai donné une copie à un enfant une fois, une affaire de rien, 10 lignes pour un langage grossier», raconte cet éd«ucateur physique croisé dans une école primaire. «Je ne l'ai plus jamais fait.»

Le lendemain, interrogeant l'enfant sur ladite copie, le professeur a été secoué: sa mère avait renchéri sur la punition de l'enseignant, jugeant bon de faire boire à l'enfant une bouteille de savon. «Je me rappelle avoir dû m'absenter quelques instants dans mon bureau pour encaisser le coup cette fois-là», raconte-t-il.

Ailleurs, des bosses et des bleus sont apparus sur certains minois après la remise d'un bulletin peu glorieux. «J'ai carrément décidé de modifier les notes à la hausse quand je me suis rendu compte que certains enfants revenaient battus le lendemain», explique une enseignante, qui revient d'un congé pour épuisement professionnel.

Tels sont les enfants en miettes que doit ramasser le réseau scolaire. Autre école, autre scène: une directrice croise un bambin de huit ans au détour d'un corridor. L'enfant s'exprime difficilement -- «Il ne savait pas parler lorsqu'on l'a reçu en maternelle» -- mais réussit à exposer son problème: il n'a pas de pantalon de neige, malgré les -30 degrés que cette journée glaciale de janvier nous amène.

«Tu viendras me voir dans mon bureau!», de dire la directrice. «J'en ai sûrement un pour toi.» Dans un cagibi attenant à son espace, la directrice dévoile ses trésors: des habits de neige de toutes les tailles, des chandails, des bottes et des pantalons pour réchauffer les petits dont les parents bouclent difficilement les fins de mois.

«Ce qui nous manque surtout?», affirme la directrice, qui annule les récréations dès que le froid s'accentue, car ses petits ne sont pas suffisamment vêtus. «Les sous-vêtements et les bas», des éléments que les parents démunis n'achètent pas et que les enfants ne portent pas. «Parce que ça ne paraît pas...»

Dans les soirées familiales ou les soupers d'amis, vous racontez ce que vous avez vu et déclenchez immanquablement cette réaction: «Des tannants, il y en a toujours eu dans les classes! Ce n'est rien de neuf!»

«Il y en a toujours eu, en effet, mais le tissu social s'effrite», explique Égide Royer, professeur en adaptation scolaire à l'Université Laval. «Et les élèves ayant des troubles de comportement, ceux qui déchaînent une classe en l'espace de quelques minutes, sont plus nombreux et plus visibles.»

La pauvreté à elle seule n'explique d'ailleurs pas tout. «J'ai commencé mon travail dans les châteaux de la banlieue qui sont remplis d'enfants-rois», raconte un éducateur spécialisé croisé dans une école montréalaise d'un secteur d'extrême pauvreté. «Maintenant que je suis ici, je peux vous dire que je préfère cent fois mes petits "poqués" à tous les enfants-rois que j'ai vus.»

«Il n'y a pas si longtemps, ne vouait-on pas d'ailleurs un peu plus de respect à l'institution qu'est l'école?», demande Robert Cadotte, maintenant chercheur à l'Université du Québec à Montréal, où il dirige le Centre de formation sur l'enseignement en milieux défavorisés. «La société dans son ensemble était beaucoup plus stricte», explique celui qui a été commissaire d'école dans Hochelaga-Maisonneuve pendant 13 ans. «Si tu étais impoli juste un peu avec la maîtresse, on allait chercher la "strappe" et hop! chez le directeur...»

Il y a fort à parier que les professeurs de maternelle d'il y a vingt ans se faisaient rarement accueillir le matin avec des «va chier ma câlisse de grosse vache», ce qu'on entend même chez les groupes de 4 ans aujourd'hui. «Le prof inspirait un peu plus de respect, et les parents ne se présentaient pas à l'école pour l'engueuler à la moindre copie», affirme M. Cadotte.

Au coeur de ce paysage tristounet, les enseignants doivent se forger une carapace qui leur permet de dépersonnaliser les attaques, tout en conservant suffisamment de sensibilité pour voir la souffrance qui se cache derrière toute cette agressivité. «C'est un gros travail de compréhension et de non-jugement», explique une directrice d'école primaire. «Il faut voir la blessure derrière la menace, le silence derrière le cri. Il faut tendre la main.»


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Quel courage ! - par Jacques Wilkins (jacques.wilkins@videotron.ca)
Le lundi 14 février 2005 13:00

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