«C'est à ta femme de faire ça!»

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Fil RSS Droits de reproduction

Tommy Chouinard
Édition du samedi 29 et du dimanche 30 janvier 2005

Mots clés :

Le défi de concilier vie familiale et professionnelle

Photo: Jacques Nadeau

Le matin, c'est la course folle pour préparer le déjeuner, habiller les petits, les conduire à l'école ou à la garderie, se rendre au bureau... et épater son employeur! Le soir, c'est un autre marathon pour aller chercher les enfants, préparer les repas, conduire le plus vieux au cours de natation, et ensuite coucher toute la petite famille. Ouf! Concilier vie familiale et vie professionnelle constitue un défi quotidien pour un bon nombre de parents. Certains se débrouillent à merveille, d'autres éprouvent de sérieuses difficultés. Alors que Québec s'apprête à déposer une politique de conciliation travail-famille, Le Devoir vous propose un tour d'horizon de la question. Suite lundi.

«C'est à ta femme de faire ça!» Quand Pierre a annoncé à son patron qu'il souhaitait prendre un congé parental de six mois pour s'occuper de son fils, il ne s'attendait pas à une telle réponse. Il a d'abord cru à une plaisanterie de mauvais goût, mais il a dû se rendre à l'évidence. C'était sérieux.

«La réaction de mon employeur a été très, très négative. Il n'a jamais accepté de faire quoi que ce soit pour m'aider à avoir un équilibre entre ma vie professionnelle et ma vie familiale», raconte ce père d'un garçon de trois ans qui préfère garder l'anonymat. Comme quoi, derrière les beaux discours sur l'importance de la conciliation travail-famille, et à l'aube du dépôt d'une politique gouvernementale en la matière, il y a encore du chemin à faire pour changer les mentalités...

Les ennuis de Pierre commencent en 2001, alors qu'il occupe un poste important dans une institution financière de Montréal et s'apprête à devenir papa. Il informe son patron de son intention de partager avec sa conjointe, à parts égales, le congé parental d'une durée d'un an, comme le lui permet la loi. «Je crois à l'égalité entre homme et femme et je veux la pratiquer», explique-t-il.

Or ses supérieurs ne partagent pas le même point de vue. Et ils tentent de dissuader Pierre de partir, par des sarcasmes et des commentaires sexistes. «Ç'a été mal reçu: 95 % de mes collègues masculins voyaient ça très négativement; 5 % avaient de la sympathie mais n'osaient pas l'exprimer publiquement. Seules les femmes me faisaient des commentaires positifs.» Qu'à cela ne tienne, Pierre brandit la loi et ses patrons le laissent prendre son congé parental.

Au terme de son congé, en 2002, Pierre tente, en vain, d'obtenir un horaire plus flexible. «Ç'a été une fin de non-recevoir là encore. La compagnie s'attendait plutôt à une dévotion totale», dit-il.

Pierre a tout juste le temps de retrouver son poste que la compagnie décide d'abolir celui-ci. Son employeur le rétrograde dans la hiérarchie et l'affecte à des tâches beaucoup moins emballantes, qui n'ont d'ailleurs aucune commune mesure avec son degré de qualification. «Je me suis retrouvé à faire des photocopies!», lance-t-il. En clair, son patron tente subtilement de lui montrer la porte...

Pierre tient le coup sept mois. En 2003, il remet sa démission. «Ils avaient augmenté la pression sur moi. C'était clair que je n'avais plus ma place dans la compagnie. J'aurais probablement pu aller en cour et me battre, mais ce n'est pas un chemin que je voulais suivre parce que je voulais continuer ma carrière dans le domaine.»

Pierre entreprend des démarches pour se trouver un nouvel emploi. Sans succès. Il opte finalement pour demeurer à la maison afin de s'occuper de son enfant. C'est que, comme si ses déboires professionnels ne suffisaient pas, le nom de son fils se trouve toujours sur la liste d'attente d'une bonne douzaine de garderies!

Un peu par la force des choses, mais aussi par choix, Pierre dit aujourd'hui «lutter contre les préjugés»: c'est lui qui reste à la maison et sa conjointe qui va travailler.

La conjointe de Pierre, qui travaille dans le secteur de la finance, a d'ailleurs plus de chance: son employeur accepte de lui donner un horaire de travail flexible! Tout n'est pas si noir finalement. «Il y a des employeurs compréhensifs. Mais il y a toujours de gros problèmes sur le marché du travail. Je pense que le gouvernement doit prendre des mesures très fermes pour changer les mentalités», conclut Pierre.

Pas un cas unique

Des histoires comme celle de Pierre, Diane-Gabrielle Tremblay en connaît plusieurs. Cette professeure à la Télé-Université et spécialiste de l'articulation de la vie professionnelle et familiale a interviewé pas moins de 2000 parents au cours de ses recherches!

«Les jeunes hommes dans certains milieux, surtout ceux traditionnellement masculins, trouvent que c'est particulièrement difficile de concilier travail et famille. Ces jeunes hommes vont se sentir embêtés de demander à leur employeur plus de flexibilité. On sait qu'il y a des attentes très grandes de la part de l'organisation. Alors, si on a comme objectif de faire carrière, c'est clair qu'on ne voudra pas se distinguer sur ce plan-là, surtout quand on sent que l'entreprise n'est pas nécessairement très réceptive», explique-t-elle.

Diane-Gabrielle Tremblay en vient à une conclusion: «La conciliation emploi-famille est un défi urgent et majeur.» S'il est aussi urgent d'agir, c'est que le Québec ne s'est que peu adapté aux transformations majeures survenues au cours des dernières années dans le monde du travail. L'importance du travail atypique -- travail autonome, à temps partiel, sur appel, etc. -- a plus que doublé au cours des dernières décennies. Le 9 à 5 n'est pas la norme. En fait, il y a au plus un travailleur sur trois qui, aujourd'hui, occupe un emploi régulier, c'est-à-dire un emploi permanent à temps plein, du lundi au vendredi, de 9h à 17h, écrit Diane-Gabrielle Tremblay dans Conciliation emploi-famille et temps sociaux (Télé-Université, 2004). Et la pression est toujours plus forte sur les employés. «Si on n'avait pas des milieux de travail qui exigent autant de nous, et qui demandent pour plusieurs des heures supplémentaires ou irrégulières, eh bien probablement que le conflit entre famille et travail se serait moins fait sentir», explique la professeure.

À ces facteurs s'ajoutent la présence toujours plus grande des femmes sur le marché du travail, la hausse des familles éclatées et monoparentales. Qui plus est, note Diane-Gabrielle Tremblay, «les exigences sociales et les exigences que se donnent les parents par rapport à leurs enfants se sont accrues». Tout parent veut offrir à ses enfants des cours de piano, de karaté, de natation, de hockey ou de soccer... Le stress est ainsi devenu le lot quotidien de beaucoup de parents. C'est la course folle, du matin et du soir, entre l'école, le service de garde, la piscine, l'aréna et le bureau...


Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Fil RSS Droits de reproduction

Haut de la page

Vous avez le statut de visiteur
Identifiez-vous


[an error occurred while processing this directive]

Recherchez dans le site

Recherche rapide dans Le Devoir.com