Aux sources de Jules Verne

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Caroline Montpetit
Édition du samedi 29 et du dimanche 30 janvier 2005

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illustration: sonia léontieff

C'était une époque, déjà lointaine, où la science s'enveloppait encore d'une aura de poésie. Des engins encore à inventer faisaient rêver de vitesses folles, d'étranges horizons. La science inspirait aux artistes les rêves les plus grands, et l'écrivain français Jules Verne, dont c'est le centenaire de la mort cette année, fut parmi les premiers à en exploiter la substance.

Pour célébrer cet anniversaire, les Éditions internationales Stanké rééditent plusieurs oeuvres de l'écrivain: En Magellanie, Le Phare du bout du monde, Le Secret de Wilhelm Storitz, La Chasse au météore et Le Beau Danube jaune. Ces nouvelles éditions, aux couvertures inspirées des illustrations d'époque, aux inscriptions lustrées, présentent toutes les textes d'origine de ces ouvrages, tels qu'écrits initialement par le grand Jules avant qu'ils ne soient retouchés, voire réécrits par son fils Michel. La série compte également une biographie, intitulée Voyage à travers Jules Verne et signée Olivier Dumas.

La maison d'édition avait déjà fait l'exercice dans les années 90, et la collection d'aujourd'hui est en fait une réédition, parée en couverture, anniversaire oblige, de reproductions de gravures anciennes et de quelques cartes d'époque. Mais c'est lors de recherches tentant de trouver les traces d'un voyage hypothétique de Jules Verne au Québec qu'Alain Stanké a rencontré Olivier Dumas, de la Société Jules-Verne. Dumas, qui possédait alors les originaux de Verne, en céda les droits à Stanké, qui vendra à son tour ses droits européens pour ne conserver que ceux de l'Amérique du Nord. Dumas tente alors de rendre ses lettres de noblesse à Verne, qui a toujours été considéré, particulièrement en France, comme un écrivain de genre mineur, confiné aux romans d'aventures et à la science-fiction.

Car il faut dire que Jules Verne, malgré son esprit visionnaire et son succès, a subi durant toute sa carrière une influence considérable de son éditeur, Pierre-Jules Hetzel. Ses textes ont été remaniés, les destins de ses personnages ont été transformés. L'étude de la correspondance entre les deux hommes indique par exemple que le personnage de Nemo devait d'abord être un Polonais souhaitant se venger de la Russie, alors qu'il est devenu un prince indien cherchant à libérer des esclaves.

Après la mort de Verne, cette relation d'influence s'est poursuivie sur la génération suivante. Le fils d'Hetzel, Jules, a demandé au fils de Verne, Michel, de remanier plusieurs romans inédits, qui paraîtront, transformés, à titre posthume.

Ces oeuvres, dans leur version originale, ont été retrouvées, en 1977, dans les papiers de la maison Hetzel. La comparaison des romans originaux et des romans retravaillés met en lumière leurs différences. Ces oeuvres ont été modifiées par Michel Verne pour les rendre plus commerciales, relève Olivier Dumas dans ses préfaces aux éditions d'origine.

«On peut comprendre l'intérêt commercial à ajouter d'heureuses conclusions, des personnages comiques, des explications scientifiques. Mais ainsi défigurés, les romans perdent leurs qualités. Dans leur version originale, ils retrouvent le style si personnel de l'auteur, sa retenue, ses angoisses, ses images symboliques, tout ce qui fait aujourd'hui sa qualité d'écrivain», écrit-il.

Dumas ajoute qu'à la fin de sa vie, Jules Verne avait «pris de l'avance dans sa création et mis de côté une douzaine d'oeuvres achevées et prêtes à paraître».

Des six romans confiés à son fils, seul le premier, Le Phare du bout du monde, publié d'ailleurs dès 1905, a été connu dès lors à peu près dans sa version originale. Les cinq autres, ajoute Dumas, et en particulier Le Beau Danube jaune, «subissent de très nombreux changements qui les dénaturent».

À nous, donc, de redécouvrir Jules Verne et de nous glisser dans le regard d'un homme du XIXe siècle pour envisager le monde. La ruée vers l'or, la vanité de la richesse sont des thèmes qu'il abordera dans trois de ses derniers romans: La Chasse au météore, Le Volcan d'or, et En Magellanie. Après la mort de Hetzel, «Jules Verne développe ses sentiments agressifs envers l'or, libéré par l'absence de censure», écrit Dumas. Or, contredisant son père, Michel Verne «rend sympathiques des chercheurs d'or et laisse à l'île d'Hoste le bénéfice d'une mine d'or productive». Tout l'espoir de Jules Verne d'être apprécié dans sa vérité après sa mort est ainsi floué.

Voilà donc réhabilité tout un pan de la pensée de cet homme dont on a dit qu'il avait prédit l'exploration de l'espace, des mers, de la terre entière, et qui a même donné son nom à un cratère de la Lune... On lui prête la citation suivante: «Tout ce qu'un homme est capable d'imaginer, d'autres hommes sont capables de le réaliser.» Jules Verne, disent ses analystes, dépeint d'abord et avant tout un combat de l'homme avec la nature. Pour toutes ces raisons, sans doute, il est injustement confiné aux rayons des auteurs pour la jeunesse.

Outre cette réédition chez Stanké, le centenaire de la mort de Jules Verne sera célébré à Nantes, où il est né, et à Amiens, où il est mort.

Le Devoir


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