Revue de presse - Un Québec laïque dans une mosaïque de reliques

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Antoine Robitaille
Édition du samedi 22 et du dimanche 23 janvier 2005

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Serions-nous devenus des Français? À nous entendre vibrer, dans cette affaire des écoles privées juives, pour la «laïcité», à nous entendre clamer «liberté, égalité, fraternité» jusque dans nos tribunes téléphoniques, on dirait bien que oui.

Ce républicanisme québécois n'est pas tout à fait importé. Il y a eu Papineau. Mais ce dernier, historiquement, a perdu. Et le régime qui est le nôtre se veut monarchique, fondé sur des strates d'accommodements, d'accords ponctuels et de précédents. Comme cette «relique» qui fait en sorte que «le financement des écoles confessionnelles catholiques est inscrit dans notre Constitution», ce à quoi s'attaquait Wayne G. Cook dans le Toronto Star jeudi.

Le caractère bricolé et britannique de nos traditions contraste singulièrement avec la clarté cartésienne de celles de nos cousins français, avec leurs principes révolutionnaires si purs qu'on peut les graver aux frontons des écoles et des mairies. L'édifice constitutionnel qui est le nôtre -- forgé entre autres par les revendications de nos ancêtres catholiques -- a ancré dans les institutions un «communautarisme» qui fonde, aux yeux de ceux qui l'ont prise, la décision de financer des écoles grecques ou juives. (Précisons: ça explique cette décision, ça ne la justifie pas.) Dans un passé pas si lointain, rappelons-nous, nos écoles publiques étaient si peu laïques, si peu «françaises», qu'on en excluait d'ailleurs tous les non-catholiques, notamment les juifs, même francophones, sans mentionner tous ces «autres» avec un grand A.

Il y a donc quelque chose d'injuste dans le reproche adressé aujourd'hui par plusieurs à la «communauté juive» (qui est loin d'être un bloc) de «refuser de s'intégrer». Se réclamer aujourd'hui des grands principes républicains, parler comme Chevènement ou Sarkozy, c'est bien beau. Emprunter les mots de tous ces intellectuels français (dont plusieurs juifs, au premier chef Julien Benda), c'est merveilleux. Mais il faudrait avoir conscience que la conversion du Québec à la laïcité est très récente. Jusqu'en 1998, les commissions scolaires étaient confessionnelles (et, pour s'en défaire, une modification constitutionnelle a été requise). Nulle surprise que des «reliques» historiques et constitutionnelles continuent d'avoir des effets dans les lois, dans les pratiques et dans les esprits. Notre révolution, là aussi, a été bien «tranquille», progressive. Bref, britannique. Et elle n'est pas terminée. Il y a encore du travail à faire et des réflexions à mener pour éviter que ce vieil édifice législatif rende possibles d'autres décisions -- contestables selon nos nouveaux principes -- comme celle du gouvernement Charest sur les écoles privées juives.

***

Mais revenons à Cook, qui écrivait jeudi qu'en Ontario, en raison des «reliques» évoquées ci-dessus, il y a deux systèmes scolaires: l'un public, l'autre catholique. Le chroniqueur note que d'autres groupes religieux ont depuis un certain temps fait savoir qu'il est «injuste pour eux de ne pas avoir accès au financement public, comme les catholiques». Lorsqu'il était au pouvoir, le premier ministre conservateur Mike Harris avait d'ailleurs créé un système de financement des écoles privées religieuses et indépendantes, fondé sur les «crédits d'impôt» (ce qui ressemblait à une proposition de l'ADQ lors de la dernière campagne électorale). Le gouvernement libéral de Dalton McGuinty a éliminé ce programme. La Cour suprême a ensuite refusé d'entendre une requête des écoles religieuses qui dénonçaient cette décision. Tout cela est politique, ont répondu les «suprêmes».

Aujourd'hui, rapporte Cook, des religieux font valoir que «si le Québec finance les écoles juives et des institutions scolaires d'autres confessions religieuses, l'Ontario devrait faire de même».

Selon Cook, de prime abord, l'argument peut paraître sensé. Après tout, «on conçoit depuis longtemps le Canada comme une mosaïque de cultures et de religions. Il est justement encensé pour avoir réussi à rendre cette diversité fonctionnelle». Mais justement, une mosaïque, comme une courtepointe, a besoin d'un «liant» -- d'une colle --, de quelque chose qui fasse tenir ensemble les parties, «et c'est précisément là le rôle de nos écoles publiques». Ce sont elles qui «donnent à nos enfants la possibilité d'acquérir une culture générale -- certes imparfaite. Elles leur permettent de plus, ce qui est très important, d'interagir avec des gens d'origines très différentes, bref de faire l'apprentissage de la tolérance et de la compréhension mutuelle».

Prenez, dit Cook, la sensibilisation des enfants «aux risques de l'homophobie», qui s'enseigne dans les écoles publiques de l'Ontario. Une telle chose serait impensable dans quelque école religieuse que ce soit, dit Cook. Ainsi, «le financement public des écoles confessionnelles ou indépendantes aurait pour effet de fragmenter notre système d'éducation et contribuerait à multiplier les solitudes dans notre société». Cook fait remarquer qu'il a observé l'école publique évoluer, au cours des dernières décennies, d'une orientation chrétienne «vers ce que certains appellent l'"inclusivité", qu'on pourrait traduire par "neutralité religieuse". Les questions confessionnelles sont alors confiées aux familles, aux communautés et aux Églises».

Cook fait remarquer que si l'État se mettait à financer les écoles religieuses sous couvert de «rapprochement», il pourrait au contraire finir par envenimer les conflits. Car les mouvements laïques réclameraient alors aussi du financement pour se donner leur propre réseau. Dans ces écoles, il est très probable qu'on enseignerait la réfutation de toute croyance religieuse. Les écoles confessionnelles répliqueraient alors en réfutant l'athéisme. Résultat: le financement public des écoles religieuses pourrait à terme avoir l'effet d'aggraver les tensions religieuses, ce qui est totalement contraire au «rapprochement» (invoqué comme un mantra par MM. Charest et Reid cette semaine).

Que faire?, s'interroge Cook. Retirer aux catholiques de l'Ontario le droit constitutionnel de recevoir du financement public? «Bien que ce soit possible, cela reviendrait à trahir un engagement.» Maintenir la situation actuelle, qui est «la moins mauvaise» de toutes? Peut-être, dit Cook. Mais ce qui serait préférable, conclut-il, c'est que les catholiques commencent à s'interroger sur la possibilité, pour leur Église, «d'abandonner volontairement» leur droit séculaire au financement public «dans la perspective de bâtir un Canada fort, pluraliste, débarrassé d'une iniquité entre les confessions».


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