La grande bibliothèque virtuelle

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Stéphane Baillargeon
Édition du samedi 22 et du dimanche 23 janvier 2005

Mots clés : internet

Google va diffuser en ligne 15 millions de livres tirés des bibliothèques universitaires anglo-saxonnes. La Bibliothèque nationale du Québec inaugure ce week-end son nouveau portail Internet. Ça bouge beaucoup et pour vrai dans le monde virtuel.

Le Québec d'antan, votre ordinateur trempe dedans. La collection numérique de la Bibliothèque nationale (BNQ) comprend déjà 8000 cartes postales anciennes classées par titre, par lieu, par nom de rue ou par sujet, 1500 livres et partitions musicales publiés au Québec jusqu'à la fin du XIXe siècle, 2000 enregistrements sonores, 6500 estampes, 7000 illustrations tirées de magazines populaires des années 1870 à 1907, etc.

Comme si ce n'était pas suffisant, cette grande bibliothèque virtuelle, diffusée en ligne depuis quelques années, repart en neuf ce week-end alors que la BNQ implante son nouveau portail Internet. Les ajouts bientôt à portée de souris donnent encore le vertige: tous les livres québécois importants publiés de 1900 à 1920; dix revues culturelles parues avant 1950, par exemple les 22 000 pages de Film, paru entre 1921 et 1962, et les 40 000 pages publiées entre 1895 et 1950 par Passe temps, spécialisée en musique; deux revues pour la jeunesse des années 1920-1940, L'Abeille et L'Oiseau bleu; un millier de cartes géographiques de plus et 3500 autres cartes postales; 200 nouvelles partitions musicales...

Surtout, comme le réclame le public depuis longtemps, l'institution va bientôt proposer des millions de pages de journaux. Par exemple, tous les exemplaires de La Patrie, un quotidien publié entre 1879 et 1957. Mieux, la BNQ négocie des protocoles de diffusion avec les grands quotidiens du Québec pour la diffusion en ligne et gratuite d'innombrables éditions d'avant 1950. Le Devoir planche sur un accord de mise en ligne de ses trente premières années de production.

Le service à distance permet à la BNQ de déployer ses services sur tout le territoire québécois et au-delà. Sans lui, le rayonnement de la Grande Bibliothèque (GB) en construction ne dépasserait guère Montréal. D'ailleurs, la priorité accordée à l'inauguration de ce volet virtuel sur l'ouverture, le 22 avril prochain, du bâtiment en construction dans le Quartier latin, témoigne de l'importance accordée à cette mission nationale.

«Les services à distance nous aident grandement à remplir notre mandat national», résume Alain Bouchard, directeur des projets spéciaux en bibliothéconomie. «Notre présidente ne cesse d'ailleurs de souligner l'importance de cette fonction.» La présidente-directrice générale de l'institution, Lise Bissonnette, poursuivait avant-hier, en Abitibi, sa tournée des régions pour annoncer la bonne nouvelle de la naissance du divin service.

Outre la bibliothèque virtuelle, le portail Internet va aussi offrir l'accès à des dizaines de bases de données dans tous les domaines, une banque de romans proposés par thème pour accompagner les choix des lecteurs, un portail Jeunes, des profils personnalisés pour les abonnés.

«Ce portail offrira aussi, par l'Extranet, un véritable Centre de ressources à l'usage des bibliothèques publiques du territoire et des services aux éditeurs et fournisseurs, annonce un communiqué de l'institution. À terme, ce portail, véritable architecture électronique dont le centre nerveux est logé à la Grande Bibliothèque, aura la capacité de soutenir un système de prêt entre bibliothèques qui augmentera de beaucoup la disponibilité des livres eux-mêmes partout au Québec, ainsi que la création d'un catalogue collectif des ressources documentaires québécoises.»

La planète du Net

Le monde virtuel bouge et les projets se bousculent. Google, l'inventeur du moteur de recherche sur Internet, annonçait le mois dernier son intention de numériser et de mettre en ligne pas moins de quinze à vingt millions d'ouvrages. D'ici quelques années, on pourra donc, depuis n'importe quel ordinateur connecté à Internet, partout dans le monde, accéder à ce réservoir de sens et de culture. Mieux, le moteur de recherche de Google pourra trouver n'importe quel mot niché parmi ces milliards de pages.

Cinq institutions ont signé un accord avec la compagnie californienne: la New York Public Library se lance dans l'aventure avec un maigre lot de 100 000 ouvrages, histoire de tester la faisabilité de l'entreprise et le respect des originaux. L'Université du Michigan hausse la mise jusqu'à sept millions de livres, celle de Standford, à un million de plus. Les bibliothèques d'Oxford et de Harvard n'ont pas encore annoncé leurs intentions concrètes.

Il s'agit, à ce jour, du projet le plus ambitieux et le plus sérieux de mégalibrairie virtuelle, un fantasme d'internautes. Plusieurs autres plans pour donner corps à cette utopie ont été lancés depuis une dizaine d'années. À la Bibliothèque nationale de France, Gallica, qui visait à numériser 300 000 volumes, a été revu à la baisse, faute de moyens. Le projet Bibliotheca Universalis, qui associe la Bibliothèque nationale de France, celle du Congrès américain et celles d'une douzaine d'autres pays, dont Bibliothèque et Archives Canada (BAC), a quant à lui complètement flanché, ou presque.

«Nous remettons en question l'existence de Bibliotheca Universalis», confirme Ingrid Parent, directrice générale des acquisitions et services de BAC, chargée de relayer ce projet au sein de l'institution canadienne. «Le projet est né il y a une douzaine d'années, comme volet culturel du G7 [le groupe des sept pays les plus industrialisés, maintenant devenu le G8]. Nous avons eu des échanges mais, à la longue, il est apparu que d'autres voies pourraient se développer pour favoriser la numérisation.»

L'argent est le nerf de cette guerre pour la démocratisation de l'accès à la culture. Les institutions américaines partenaires de Google vont consacrer des dizaines de millions de dollars au nouveau projet de bibliothèques universelles. Le travail de numérisation comme tel coûte toujours bonbon mais chute constamment.

La BNQ numérise ses documents en partenariat avec des entreprises privées. Le processus lui coûte maintenant environ 25 ¢ par page par rapport à un bon dollar au début de la décennie. Le budget annuel consacré par l'institution à la numérisation comme telle oscille autour de 200 000 $.

Est-ce suffisant? «On peut toujours regarder ce qui se fait aux États-Unis, commente alors M. Bouchard. Seulement, le rapport est d'au moins un à cinquante pour les budgets. Il ne faut pas non plus oublier que le Québec est une petite nation, comme le Danemark ou la Bulgarie. En gros, nos archives n'intéressent que nous, ou presque. Je veux dire que le Washington Post a plus de chances d'attirer des lecteurs, et surtout des clients payants, à l'autre bout de la planète que Le Devoir ou Le Droit. Par contre, si on se compare avec la France, nous n'avons pas à rougir de notre situation. Disons que le Québec tient son rang dans le monde francophone.»


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