Les marchands d'influences - Washington, coeur de la planète lobbying
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Photo: Agence Reuters
Avec un tel impact, rien d'étonnant à ce que le carrefour mondial des lobbyistes se trouve chez nos voisins du Sud avec comme épicentre K Street, une grande artère qui longe d'abord la rivière Potomac pour ensuite s'engouffrer dans la ville et passer non loin de la Maison-Blanche. C'est là, après la Deuxième Guerre mondiale, que les firmes de lobbying ont élu domicile. «Les activités de lobbying se sont tellement développées que K Street est trop petite maintenant, les firmes doivent s'installer ailleurs», explique Carl Grenier, vice-président exécutif et directeur général du Conseil canadien du libre-échange pour le bois d'oeuvre.
Depuis 1999, Carl Grenier a multiplié les voyages à Washington et a rencontré des dizaines de sénateurs, de représentants du Congrès et... de lobbyistes. Son but? Bâtir une alliance d'entreprises et de groupes de pression américains en faveur du bois canadien, avec pour objectif ultime de mettre assez de pression sur les élus pour faire rouvrir la frontière aux exportations de bois d'oeuvre.
Le système politique américain est une merveille pour les lobbyistes, puisque, en plus de la Maison-Blanche, les 535 représentants du Congrès (y compris les sénateurs) jouent aussi un rôle décisionnel important. Ce sont eux, par exemple, qui ont la mainmise sur le commerce international. Le retour du boeuf ou du bois-d'oeuvre canadien au Sud, c'est à eux d'en décider. Contrairement au Canada, où le conseil des ministres et le premier ministre possèdent presque tous les pouvoirs, la Maison-Blanche ne contrôle qu'une partie des décisions. Le lobbying doit donc se faire à plusieurs endroits à la fois, ce qui complique la tâche et favorise l'embauche de lobbyistes.
La stratégie de lobbying mise sur pied par Carl Grenier et son équipe est assez simple. Plutôt que d'embaucher une firme bien branchée, mais très coûteuse, il a été décidé de former une coalition américaine. «Les membres du Congrès te reçoivent poliment, mais ils savent que tu ne votes pas pour eux à la prochaine élection, car tu es Canadien, alors rien ne bouge, explique Carl Grenier. On a donc mis sur pied un contre-lobby pour concurrencer celui du bois d'oeuvre américain qui veut maintenir la frontière fermée. Tous ceux qui ont un intérêt à retrouver les exportations canadiennes, comme les constructeurs de maisons ou les vendeurs de bois, à l'image de Home Depot, sont avec nous dans cette coalition.» Eux votent aux États-Unis: quand leurs lobbyistes parlent, le Congrès écoute davantage, dit-il.
Ce dernier doit aussi naviguer sur une mer de lobbyistes pour mener à bien son plan. Près de 14 000 marchands d'influence sont à pied d'oeuvre dans la capitale américaine, sans compter ceux qui travaillent directement dans les comtés où sont élus les sénateurs et représentants. En tout, ils sont près de 25 000 dans tout le pays à solliciter l'attention des membres du Congrès et à tenter d'influencer les décisions de la Maison-Blanche, et ce, jusqu'à la dernière minute! «Juste avant un vote pour une loi importante, il y a encore des centaines de lobbyistes qui crient leurs instructions aux élus dans les corridors! C'est incroyable de voir ça», explique Carl Grenier, qui rit encore de cette pratique.
Le travail des lobbyistes est d'autant plus insistant, rappelle Carl Grenier, que «le Sénat est le plus grand cimetière législatif du monde» avec ses 300 projets de lois acceptés chaque année sur les 8000 proposés.
Dans la capitale américaine, comme au Canada d'ailleurs, le métier de lobbyiste progresse rapidement. Et l'argent coule à flots. Plus de 128 firmes de lobbying à Washington gagnent plus d'un million $US en revenu par année. Seulement pour les dix premières au classement, ce sont 122 millions $US qui leur ont été versés par des entreprises ou des groupes de pression en 2000, la dernière année de référence au ministère américain de la Justice. Une goutte d'eau malgré tout dans l'océan du lobbying américain, puisque plus de 1,5 milliard $US par année sortent des poches des entreprises pour ces activités d'influence. Un chiffre qui progresse en moyenne de 10 à 12 % par année.
Quels sont ceux qui n'hésitent pas à mettre le gros prix? D'abord l'industrie de la finance (229 millions $US en 2000), suivie de la santé (209 millions $US), dont 96 millions $US seulement pour les compagnies pharmaceutiques et les vendeurs de produits reliés aux médicaments. Viennent ensuite les communications et l'électronique (204 millions $US), l'énergie et ressources naturelles (159 millions $U S) et les transports (138 millions $US). Il est malheureusement impossible de comparer avec le Canada, puisque Ottawa n'exige pas la divulgation des montants.
Stratégie de la France
Il n'y a pas que les entreprises et les groupes d'intérêt qui tentent d'influencer les décisions américaines. Les pays prennent également part à la danse. Alors que certaines contrées, comme l'Arabie Saoudite, emploient des firmes de consultants, d'autres changent de stratégie.
C'est le cas de la France qui, après avoir refusé de se joindre aux Américains dans la guerre en Irak, a vu sa cote de popularité chuter considérablement à Washington. Un membre du Congrès avait même fait rebaptiser les frites du restaurant «Freedom Fries» plutôt que «French Fries». C'est dire...
Pour remédier à la situation, l'ambassade de France a embauché à même son personnel un lobbyiste à temps plein pour redorer son blason auprès du Congrès. Au-delà des relations diplomatiques régulières, cet Américain et lobbyiste d'expérience fait un travail beaucoup plus efficace pour les relations entre les deux pays que des dizaines de réceptions à l'ambassade, a expliqué un membre du personnel au Devoir. On signale que l'effet est visible et que la tension a baissé passablement.
Le Canada appuie sur l'accélérateur
Autre tactique pour Ottawa, qui veut également améliorer ses relations avec l'oncle Sam. Au ministère des Affaires étrangères, qui pilote le dossier, on jure qu'aucun lobbyiste n'est embauché nulle part sur la planète pour aider le Canada à vendre sa salade et ses idées. «C'est notre personnel diplomatique dans les ambassades et les consulats qui exerce les activités de lobbying», explique Cloé Rodrigue, porte-parole du ministère.
N'empêche, les dernières années plus tendues entre Washington et Ottawa ont poussé le Canada à augmenter considérablement ses efforts «diplomatiques» aux États-Unis. Ainsi, dans le budget de février 2003, Jean Chrétien a annoncé un vaste plan de développement au sud de la frontière. Huit nouveaux consulats verront le jour, répartis entre Denver, Philadelphie, Raleigh, Houston, San Diego, Phoenix et Anchorage (Alaska). Le premier a été ouvert cet automne à Miami.
De plus, 20 nouveaux consuls honoraires prendront vie dans des villes plus petites comme Portland, Memphis, Richmond, etc. Ottawa hésite encore sur l'emplacement de 11 d'entre eux. Une fois l'opération terminée, dans trois ans, le Canada pourra s'appuyer sur un réseau diplomatique de lobbying aux États-Unis comprenant 22 bureaux et 20 consuls honoraires, en plus de son ambassade. Coût total? 118,2 millions de dollars pour la mise en place et 28 millions supplémentaires comme fonds de roulement à partir de 2008.
Le tout, seulement pour son voisin américain. «Le Canada dépense environ la moitié de son temps et de son argent pour ses activités de lobbying aux États-Unis, le reste va à l'Europe. On fait très peu d'efforts en Asie pour l'instant. Pendant les négociations difficiles sur la guerre en Irak, le Canada était bien content d'avoir dépensé de l'énergie sur ses alliés européens», souligne John Chenier, ancien lobbyiste et éditeur de la publication spécialisé Lobby Monitor, la bible du milieu des marchands d'influence à Ottawa. Le ministère des Affaires étrangères dit ne pas pouvoir fournir de chiffre total de ses dépenses en lobbying, puisque les sommes sont incluses dans le budget de roulement général du ministère.
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