Halte au délire humanitaire!

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Christian Rioux
Édition du vendredi 14 janvier 2005

Mots clés : tsunamis

L'ex-président de Médecins sans frontières dénonce le pathos médiatique qui a fait perdre tout sens de la mesure

«Cette catastrophe fait partie des très grandes catastrophes, mais elle n'est pas inédite. Ce qui la rend exceptionnelle, c'est son côté international et mondialisé», dit le Dr Rony Brauman, ex-président de l'organisation Médecins sans frontières.

Photo: Agence France-Presse

Paris -- La télévision française montrait cette semaine une équipe de secouristes venue installer un hôpital de campagne en Indonésie. Leur équipement était bloqué à l'aéroport depuis plusieurs jours, faute d'hélicoptères. Les secouristes français en étaient donc réduits à quêter de l'aide à l'armée indonésienne, qui avait pourtant bien d'autres chats à fouetter.

Aider à tout prix et n'importe comment! Tel est le message qui passe en boucle à la télévision et que dénonce le médecin Rony Brauman, ancien président de l'organisation Médecins sans frontières (MSF). Il faut cesser ce délire humanitaire et arrêter de «jouer à Tintin», dit celui qui a fait de MSF la première organisation non gouvernementale d'aide médicale d'urgence au monde. Une partie de cette aide ne fait souvent qu'engorger les réseaux locaux alors que des catastrophes tout aussi importantes sont reléguées dans l'ombre.

«On oublie que 80 %, 90 % et parfois la totalité des secours mis en oeuvre en Asie l'ont été spontanément par les populations locales. Et c'est très bien comme ça! Ces sociétés ont des ressources, une organisation, et ne passent pas leur temps à attendre le père Noël euro-américain. Ces pays ne sont pas sous-développés. Les indicateurs humanitaires y sont plutôt bons et à la hausse.»

Celui qui a travaillé en Thaïlande et au Cambodge avant de présider MSF pendant 12 ans ne nie évidemment pas les énormes besoins financiers et matériels. Mais encore faut-il savoir de quoi les sinistrés ont besoin. S'il faut une aide matérielle et financière, l'aide en bras est souvent inutile.

«Il y a très peu de blessés et ils sont généralement soignés par des médecins locaux. On peut parfois donner un coup de main, comme à Sumatra, où des chirurgiens étrangers ont été utiles. Mais ils doivent vite céder la place aux équipes locales, même si ce n'est pas facile de repartir après dix jours. Les rapports de MSF nous disent qu'il y a des bénévoles qui font du "tourisme humanitaire". Des équipes de secours n'arrivent pas à se débrouiller et demandent de l'aide. Ce sont des gens sincères, pleins de bonne volonté, qu'il n'est pas question de mépriser. Mais on n'a pas besoin de ça. On pourrait prévenir ces situations en évitant de battre le rappel des secours.»

Rony Brauman accuse l'enflure médiatique qui a transformé ce raz-de-marée en catastrophe du siècle et donné lieu à de grossières exagérations. Si le tsunami asiatique est sans précédent, ce n'est pas du point de vue des destructions et du nombre de victimes. Les experts occidentaux ont évalué à 700 000 le nombre de victimes du séisme de Tangshan, le 28 juillet 1976. Un cyclone a aussi tué 300 000 personnes au Bangladesh en 1970.

«Cette catastrophe fait partie des très grandes catastrophes, mais elle n'est pas inédite. Ce qui la rend exceptionnelle, c'est son côté international et mondialisé. Le raz-de-marée a frappé une dizaine de pays, même si deux seulement sont profondément touchés. Mais, surtout, un grand nombre de touristes occidentaux en ont été victimes. C'est ce qui a donné au tsunami sa dimension menaçante, comme si la Terre avait été ébranlée sur son axe.»

Si la catastrophe est internationale, on oublie qu'elle est aussi localisée, dit Brauman. «Au Sri Lanka, seule la bande côtière a été touchée, pas l'intérieur du pays, qui fonctionne. Il y a bien sûr des dizaines de milliers de sinistrés, mais si on exclut la province d'Atjeh, en Indonésie, ils ne dépendent pas de l'aide internationale pour vivre. Personne ne meurt de faim. Il leur faut surtout des tentes, des bâches, du matériel d'épuration, des produits de base, ce qui ne coûte pas si cher que ça.»

C'est pourquoi, après avoir recueilli 60 millions de dollars, MSF a demandé qu'on ne lui envoie plus de dons pour l'Asie. L'organisation juge que ce montant répond amplement à ses besoins en aide d'urgence pour cette région du monde. Rony Brauman soutient cette décision pourtant contestée. Question d'honnêteté, dit-il. Il ne serait pas juste de dépenser ailleurs des fonds recueillis pour le raz-de-marée asiatique. Quant à la reconstruction, «ce n'est peut-être pas le rôle des ONG».

Chaque fois que survient une catastrophe naturelle, Rony Brauman voit resurgir les mêmes peurs irrationnelles. Il s'en prend tout particulièrement à l'incompétence des responsables médicaux, qui répandent des «bobards» à propos des dangers d'épidémie. «Contrairement à ce qu'on répète partout, il n'y a pas de menace d'épidémie. Pourquoi y en aurait-il? Il n'y a pas de raison.» La décomposition des corps? «C'est un processus biologique activé par des bactéries non pathogènes. Évidemment, un corps, ce n'est pas propre, mais je ne crois pas que les survivants aillent se vautrer dessus.»

Selon Brauman, les experts savent depuis longtemps que les catastrophes naturelles ne provoquent que de simples pathologies locales (diarrhées, infections respiratoires) causées par la promiscuité. «Ça n'a rien à voir avec une épidémie qui doublerait le nombre de victimes. Il n'y a pas lieu de sonner l'alarme.»

Pourtant, chaque catastrophe naturelle fait resurgir les mêmes rumeurs catastrophistes. Brauman ne compte plus le nombre de fois où il a dû intervenir pour démystifier ces croyances irrationnelles qu'on entend jusque dans la bouche de responsables de l'Organisation mondiale de la santé et du ministre français de la Santé, le médecin Philippe Douste-Blazy.

«On a l'impression que, puisque les organisations ne trouvent pas suffisamment à faire dans l'urgence, elles se fabriquent un rôle et magnifient l'importance de leur présence en invoquant les menaces à venir. J'ai entendu parler à la télé de camps de réfugiés de dizaines de milliers de personnes, mais je ne les ai jamais vus. C'est quand même étonnant qu'aucun journaliste ne pense à demander où sont ces camps qui comptent des dizaines de milliers de réfugiés.»

Rony Brauman supporte mal le «pathos» créé à la télévision par l'étalage de la souffrance. L'information, dit-il, s'est transformée en «grande messe humanitaire». «Il y a là une véritable jouissance dans l'étalage de récits terrifiants, d'images de chairs pourries et de cadavres. Ce mélange de terreur et de compassion tient du spectacle tragique, pas de l'information.» Comme il s'agissait de mobiliser et non pas d'informer, dit Brauman, la télévision n'a parlé que des victimes, rarement de ces médecins thaïlandais et indonésiens qui leur prêtaient secours. «Le rôle des médias, c'est d'informer, pas d'émouvoir ou de donner des leçons de vertu. Comme citoyen, je n'ai pas besoin que le lecteur du journal télévisé me dise sur quoi et à quel moment je dois m'émouvoir.»

Comme tout le monde, ce militant humanitaire qui enseigne aujourd'hui à l'Institut d'études politiques de Paris s'interroge sur le sérieux des promesses faites par les pays sur le coup de l'émotion. «Sept milliards de dollars? Chacun veut montrer sa puissance. On verra, mais le passé incite à être prudent. Comme personne n'a découvert de nouveaux gisements de dollars, on peut se demander s'il ne faudra pas aller chercher cet argent dans d'autres programmes tout aussi urgents et importants. Je ne veux pas jouer les trublions, mais il faut dire que l'avalanche d'aide crée aussi une dépendance à l'assistance. Il ne faut pas l'oublier parce que c'est le tsunami.»

De l'ouragan Mitch (1998) à l'éruption du Nevado del Ruíz en Colombie (1985) en passant par les tremblements de terre d'Arménie (1989) et d'Algérie (2003), les catastrophes naturelles provoquent toujours de grands sursauts de mobilisation. «Les victimes des catastrophes naturelles sont toujours considérées plus innocentes que celles des guerres civiles. On n'est pour rien dans un raz-de-marée. Les malades du sida et les réfugiés de guerre sont toujours soupçonnés d'être impliqués dans leur malheur.»

Rony Brauman se garde donc d'applaudir à tout rompre à cette mondialisation de la charité et de l'aide humanitaire, même s'il reconnaît qu'il s'est passé quelque chose dans le coeur des millions de personnes qui ont cassé leur tirelire.

«Il y a effectivement quelque chose qui s'est passé. Mais en même temps, cette débauche de charité est le contraire de la mondialisation dans la mesure où elle relègue dans l'ombre d'autres situations de détresse. En Afrique, le sida équivaut à un tsunami par mois.»


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Bravo - par Pierre Jones
Le vendredi 14 janvier 2005 16:00

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