Opinion
Littérature française - Le Japon de Philippe Forest
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«Monde de rosée -- c'est un monde de rosée -- et pourtant pourtant»; telles sont les dix-sept syllabes d'un haïku japonais, dont Philippe Forest a donné le dernier mot, un adverbe, comme titre énigmatique à son livre: Sarinagara. Comprenez: «cependant», «pourtant». Regardez mieux, dit le poète, émergeant en douceur de considérations désolées sur la vie.
De cette allusion est né un des plus beaux ouvrages de l'année passée. Forest y raconte un séjour de quelques mois au Japon, passés à méditer sur la vie. Tout ce qu'un voyage déconcertant peut éveiller s'y retrouve. Le livre évoque trois vies d'artistes, un poète, un romancier et un photographe nippons: outre Kobayashi Issa, ils se nomment Natsume Sôseki (1867-1916) et Yamahata Yosuke (1917-1966).
Forest y mêle également une trame narrative autobiographique, dont la plainte s'échappe et a été la source de plusieurs livres. Depuis le décès de sa fillette, le professeur écrivain réfléchit sur la perte, les vraies valeurs, la puissance et les pouvoirs de l'art. Il s'en dégage un douloureux écho de mémoire et d'oubli, propre à toute vie, mais résonnant dans une seule.
L'oubli
Sans le deuil qui l'a forcé à reconsidérer l'existence, sans la dépossession du sens, provoquée par le cancer mortel chez une fillette de trois ans, Forest aurait-il versé dans la pensée du paradoxe? Sans doute que non. Ce deuil a fait resurgir des images enfouies. En elles, l'écrivain a sollicité les fantômes, forgeant les armes littéraires à «la clarté inexplicable d'un soleil fixe», qui engloba les faits subséquents à l'enfance, jusqu'au présent.
Cet ouvrage, fait de poésie et d'essai, s'éloigne des idées reçues. La plus belle qualité littéraire, chez Forest, c'est de ne dire des choses que l'essentiel. La force de nouveauté apparaît mieux dans le fragment. «Je crois avoir compris ceci, seulement ceci: survivre est l'épreuve et l'énigme.» Le livre en donne la preuve, révélée à Kobé, où l'empreinte d'un grand tremblement de terre meurtrier renoua, chez l'auteur, l'expérience d'un rêve et celle de la mémoire, comme une station de pèlerinage qui conduirait à l'illumination.
Mais pourquoi appeler roman, ce qui est vrai, le témoignage à la première personne et les récits de vie? «Je pensais que n'importe quel récit me délivrerait, me conduisant loin de moi.» L'écrivain se dégage au complet par le songe, par le rêve, en comprenant que les trois vies qu'il considère se superposent à la sienne. Voyage improbable, destin oblique, réflexion bousculée par la réalité: le livre émane de cet arrachement de soi, d'une contrariété radicale, suivis d'une impuissance abstruse à juguler le moi, trop humain, trop vivant.
Propulsé dans l'étrange et le paradoxal, un monde résilient à la douleur s'invente et renaît. Tel est Sarinagara.
Il n'en a pas fallu davantage à l'écrivain malgré lui pour se trouver un lieu où respirer la beauté du monde, éclatant de rosée. Simple pause, mais délivrance, une fraîcheur s'empare de sa pensée, décapée, épurée, déprise des références. Et le souvenir, précieux et calme, remonte, dépouillé de ses rites obsédants et de ses oripeaux nocturnes: la pensée nipponne le secoue et le détache encore du superflu, dans le vide de sa méditation spacieuse.
Reconnaissance
Sarinagara, lointain vocable, évoque la reconnaissance, la renaissance; un «à rebours» contemporain, étranger à une décadence ou à une régression. Déplacer la nostalgie, le deuil, le regret vers un ailleurs d'où il se considère, toujours présent, mais dans la transparence et la blancheur d'un oeil clair, est un tour de force morale peu commun. Sarinagara force l'admiration, la réflexion.
Au-delà du viatique, on y découvre un Japon accueillant, où il fait bon vivre. Les guides de Forest -- le poète, le romancier et le photographe des ruines de Nagasaki --, en traversant des épreuves de mort, ont eux aussi remis le monde en équilibre. Si loin de nous, à la course éperdue des images brillantes, se dressent les silhouettes tremblantes des témoins, résistant à l'effondrement de l'humanité. L'art considère les ruines de l'inutile.
On se dit, à lire Forest, que sa composition n'est pas plus étrange que ces trésors de culture, sertis dans un Japon contemporain. Pourtant, et pourtant, à suivre le périple de l'obsédant Sarinagara, on devine le mouvement du fleuve temps, «sorti de son lit pour recouvrir le cercle sans couture de l'horizon». Jetée dedans, la conscience peine à profiter de ce que la loi vide offre au coeur humain à aimer. «On écrit à seule fin d'effacer, de faire s'étendre encore davantage le vide où vont toutes les histoires et, quand tout s'est perdu, pour guetter le retour des formes qui veillent dans le blanc sans fond de la nuit.»
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