Les bleus du billet vert

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François Desjardins
Édition du samedi 27 et du dimanche 28 novembre 2004

Mots clés : huard, euro

Le marché canadien de l'emploi, victime appréhendée de la chute du dollar américain

Photo: Le Devoir

Devise de référence depuis des lunes, le dollar américain est en pleine perte de vitesse. Et ce, au grand bénéfice des principales devises mais aussi de son vis-à-vis canadien, qui en a abondamment profité pour accélérer l'élan attribuable à sa propre vigueur. Dans ce chassé-croisé des changes, le huard s'est permis hier de terminer la journée au delà des 85 ¢US pour la première fois depuis 1992.

Mais cela ne fait pas que des heureux. Face à la glissade du billet vert et à la hausse plus ou moins concordante du huard, les spécialistes se demandent quel en sera l'impact sur la croissance de l'économie canadienne, fortement exportatrice et dont les consommateurs étrangers et américains ne cessent de payer davantage pour le même produit.

Certains économistes voient déjà une victime potentielle: le marché du travail. D'ailleurs, en supprimant 800 emplois au début du mois, c'est carrément la hausse du huard que Bombardier Produits récréatifs a montrée du doigt. «Il y aura certainement un ralentissement de la création d'emplois et même une hausse du taux de chômage alors que l'économie ralentit et s'éloigne de son potentiel», estime Wojciech Szadurski, économiste principal chez Global Insight, à Toronto. Le taux de chômage se situe à 7,1 % à l'heure actuelle. S'en tenant à une prévision de taux de chômage moyen de 7,2 % pour 2005, M. Szadurski refuse de quantifier le pire scénario.

«Pour les gens qui travaillent dans les entreprises dépendantes du marché américain, dont celles qui ne se protègent pas nécessairement contre les gros mouvements de devises, il pourrait y avoir une consolidation. On pourrait voir beaucoup d'incertitude au chapitre du travail et de l'emploi», ajoute M. Szadurski.

«L'économie canadienne est fondamentalement exportatrice», ajoute Marc Lévesque, économiste principal à la Banque Toronto-Dominion, lui aussi convaincu que la situation présentera un risque certain pour l'emploi. Comment prévoir le résultat final? Trop de variables, dit-il. «On n'a pas de réponses claires pour la simple raison qu'il n'y a pas de précédent historique en matière de vitesse d'appréciation du huard. L'impact précis demeure un gros point d'interrogation pour tout le monde.» Mais pour l'essentiel, éliminons d'emblée une croissance faible, voire négative, dit-il, car la faiblesse des taux d'intérêt stimule l'économie. Il hésite un peu, puis s'avance. «En bout de piste, la croissance pourrait davantage ressembler à 2,5 % plutôt qu'à un niveau supérieur à 3 %.»

Un ascension à deux volets

Le dollar canadien a pris 37 % de valeur face au billet vert depuis son creux historique de janvier 2002. Plusieurs facteurs expliquent son ascension, à commencer par la montée spectaculaire des prix des matières premières, qui comptent pour 10 % de l'économie canadienne et 30 % de ses exportations. Il a aussi profité de la demande générale pour les exportations canadiennes et de l'écart qui sépare les taux d'intérêt canadiens et américains.

Mais il y a un autre facteur: le dollar américain, qui ne cesse de reculer en raison du «double déficit» causé par la très lourde dépendance américaine envers les importations et par le déficit budgétaire américain. L'économie roule à fond la caisse, dira-t-on, mais cette variable se situe en marge de l'équation. En 2004, le dollar a abandonné près de 8 % de sa valeur face aux principales grandes devises.

Et puisque Washington ne montre aucune volonté réelle de s'attaquer à ses finances, plusieurs croient que la dégringolade se poursuivra encore un certain temps. Selon Global Insight, le dollar pourrait perdre une autre tranche de 5,7 % en 2005, glissade qui s'arrêterait peut-être quelque part en 2006 avec une baisse de 1 %. C'est sans parler de sa déconfiture complète face à l'euro, qui vaut aujourd'hui 1,30 $US contre seulement 83 ¢US il y a quatre ans.

Cette combinaison de facteurs explique pourquoi certains manufacturiers et exportateurs essuient des sueurs froides. Dans la mesure où 40 % de l'économie canadienne repose sur les exportations et que 85 % de ces expéditions vers l'étranger arrivent à destination aux États-Unis, le seul but devient de maintenir les parts de marché. Facteur de consolation: l'économie américaine devrait tout de même croître de 3,5 % l'an prochain, selon 58 économistes interrogés par le quotidien USA Today.

Quoi qu'il en soit, le Conference Board du Canada prévoit déjà pour 2005 un taux de croissance des exportations deux fois plus lent qu'en 2004, une année de rattrapage, selon son économiste en chef, Glen Hodgson. «Le faible dollar américain pourrait en effet stimuler l'économie américaine en occasionnant une hausse des exportations des États-Unis. Mais pour nous, face aux États-Unis, ce ne sera pas la même chose, avec une croissance de seulement 4 % l'an prochain, par rapport à 7 ou 8 % cette année.»

Dodge s'en mêle

Même le gouverneur de la Banque du Canada, David Dodge, s'est mis de la partie cette semaine. Posé et peu enclin aux emportements sentimentaux, M. Dodge n'aime pas se prononcer sur les mouvements du huard. Mercredi, devant un comité sénatorial à Ottawa, il est arrivé avec une boule de cristal. «Depuis octobre [...], le dollar américain s'est encore déprécié d'environ 5 % par rapport aux autres grandes monnaies flottantes, y compris le dollar canadien. Si les taux de change actuels devaient persister -- et si tous les autres facteurs économiques et financiers restaient inchangés --, cela aurait un effet modérateur sur la demande globale de produits et services canadiens.»

Le message à saveur cryptique a été perçu comme un avertissement selon lequel la croissance économique pourrait ne pas atteindre le taux d'environ 3 % que prévoit la Banque du Canada l'an prochain. En effet, la majorité des entreprises n'avaient pas prévu de finir l'année avec un dollar à 85 ¢US, un scénario davantage associé à la fin de 2005, voire à 2006. Si une croissance inférieure aux prévisions se prépare, l'institution devra d'ici là déterminer ce qu'elle fera de ses taux d'intérêt. Prochaine annonce: le 7 décembre au matin.

En bout de course, toutefois, l'équation d'un dollar américain en baisse comporte un volet qui passe souvent inaperçu: la véritable chasse aux aubaines qu'elle peut représenter aux yeux des entreprises et des importateurs. Autrement dit, une usine qui désire acheter de l'équipement en sol américain pour améliorer sa productivité à long terme ne pourrait trouver meilleur moment.

«Cet investissement pourrait certainement aider les entreprises à fonctionner mieux avec un taux de change plus ferme, c'est clair», dit Robert Spector, économiste chez Merrill Lynch. Cependant, dit-il, il y a un piège. «Les entreprises, lorsqu'elles investissent, ont beaucoup moins le goût d'embaucher, et ce ralentissement du côté de l'emploi pourrait avoir un impact sur les dépenses de consommation. À plus grande échelle, avec une décélération de la croissance mondiale, un recul des profits et une diminution des entrées d'argent, quel choix auront les entreprises?»


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