Les contradictions de Jean Charest
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Le premier ministre Jean Charest est un néoconservateur accompli. Il ne le dirait peut-être pas comme ça, mais ses interventions publiques le trahissent. Dans son discours inaugural de juin 2003, il affirmait d'emblée, par exemple, que «c'est [la] réussite individuelle qui permettra une meilleure répartition de la richesse et une plus grande justice sociale».
Le système anglo-saxon invite à abaisser le fardeau fiscal individuel et à réduire les impôts sur le capital des entreprises. Il préconise une certaine austérité salariale, la flexibilité de la main-d'oeuvre, la productivité des entreprises au service de la création de valeur pour les actionnaires et l'allégement des contraintes réglementaires.
Depuis qu'il a pris la direction du Parti libéral du Québec, en 1998, M. Charest est l'apôtre de politiques tout à fait assorties à ce credo. C'est son choix et, jusqu'à présent, il l'assume. Ce n'est pas le dénoncer que le rappeler.
Selon lui, il fallait une deuxième Révolution tranquille qui, au lieu de construire un État agissant, contribuera plutôt à le rendre «mince et agile», comme le dit la présidente du Conseil du trésor, Mme Monique Jérôme-Forget. Il ne cesse de ruminer des données statistiques, souvent colligées par l'Institut Fraser, un think tank conservateur dont l'une des dernières études sur le Québec (qui ne comporte aucune référence à un auteur québécois!) indique que les choix politiques faits par le Québec l'ont conduit à une situation déplorable sur le plan économique. Cette étude est abondamment citée dans les documents budgétaires du ministère des Finances.
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Le gouvernement prône donc ce modèle au lieu du nôtre pour orienter la gouverne, l'organisation de la société et le développement du Québec. Quelques obsessions reviennent sans cesse dans les discours de M. Charest portant sur l'initiative individuelle, l'apport du secteur privé pour livrer les services publics et la réduction du fardeau fiscal.
Les consultations des derniers mois n'ont rien changé à cet égard. Les appels nombreux d'économistes réputés à renoncer aux baisses d'impôt n'ont pas infléchi sa position. M. Charest reste convaincu du bien fondé de cette doctrine et il continue de chercher à la mettre en oeuvre. Tout ce qui l'en empêche pour l'instant est la situation budgétaire du gouvernement. Québec n'a tout simplement pas les moyens, comme les avait Mike Harris en Ontario il y a quelques années, de baisser les taxes. À moins, bien sûr, d'imiter George Bush et de renouer avec les déficits budgétaires.
Voilà certainement une première contradiction de Jean Charest: continuer à prôner une politique inapplicable en matière de fiscalité. Il y en a d'autres.
M. Charest préconise une deuxième Révolution tranquille. Il n'a que le mot changement à la bouche. Ce doit être parce que les choses vont mal. Or il y avait quelque chose d'étonnant à l'entendre dire ceci à la clôture du Forum des générations: «Nous vivons dans une société remarquable. L'Histoire du Québec est une Histoire de réussites: un peuple qui a su préserver sa langue et sa culture, et tirer son épingle du jeu sur le plan économique.» Si le Québec est une société remarquable qui a réussit, est-il nécessaire de tout chambarder?
Le PLQ a publié, pour son congrès de fin de semaine, un document encore plus étonnant intitulé Mieux vivre au Québec et qui trace des perspectives pour la société québécoise dans vingt ans. Les marottes libérales y apparaissent: réduction du fardeau fiscal comme objectif suprême de la société, partenariats public-privé, flexibilité de la main-d'oeuvre, accroissement des libertés individuelles... Je note qu'à aucun endroit dans ce document on ne propose comme objectif principal la réduction des inégalités au Québec alors que tous les experts font la démonstration que les inégalités sont justement en hausse chez nous.
Le plus étonnant n'est évidemment pas là. Il se trouve dans les passages où l'on recycle les notions de partenariat avec la société civile, de concertation, de participation civique et de bien commun pour présider au développement futur du Québec.
Étonnant parce qu'au cours de la première année de son mandat, le gouvernement a fait tout ce qu'il a pu pour casser les mécanismes de concertation en vigueur au Québec notamment dans le développement régional; il a affaibli les organisations de la société civile dont il gèle le financement présentement; il a condamné les syndicats et les partenaires communautaires en les accusant d'être des organismes «corporatistes» aptes uniquement à défendre leurs intérêts et le statu quo; il a déçu les citoyens avec ses référendums sur les défusions et en retardant encore le dépôt de son projet de réforme du mode de scrutin.
Ceux avec qui le gouvernement libéral souhaite collaborer, échanger des points de vue, se concerter, sont en majorité dans la rue et le dénoncent. Ils ne croient pas en la doctrine à laquelle il ne renoncera jamais. Cette contradiction-là va devenir irréductible.
michel.venne@inm.qc.ca
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