L'Italie à l'heure des cittaslow

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Fabien Deglise
Édition du samedi 20 et du dimanche 21 novembre 2004

Mots clés : cittaslow

... ou comment conjuguer modernité et art de vivre du passé

Photo: Christian Tiffet

Conjuguer modernité et art de vivre du passé. Depuis quelque temps, ce rêve, alimenté par la frénésie du «ici maintenant», semble se porter assez bien merci... en Amérique du Nord mais aussi en Europe, où là, par contre, il est sur le point de devenir réalité, comme en témoigne cette série de quatre textes publiés aujourd'hui et lundi dans Le Devoir. Première escale: les cittaslow italiennes, ces villes qui font le pari de la lenteur pour mieux se développer. Un modèle intrigant qui semble assez contagieux, a constaté sur place notre journaliste Fabien Deglise. Arrêt suivant: lundi, avec une incursion dans l'univers en pleine croissance du Slow Food, multinationale lucrative du bon goût, à travers les yeux de son fondateur, Carlo Petrini.

Orvieto (Italie) -- «Lundi: 7h30, petit déjeuner. 9h, conférence: "Italie contemporaine" par Antonella. 12h30, lunch. 14h, cours de cuisine, séminaire de vin, photo de groupe. 18h, cocktail d'adieu. 19h15, souper. 22h30, mettez vos valises dans le hall. Mardi: 4h, départ pour l'aéroport.»

Affiché sur le babillard de l'hôtel Aquila Bianca (en français: l'aigle blanc), le programme de la dernière journée d'un groupe de touristes américains a de quoi faire sourire. Non pas par les activités qu'il propose, mais plutôt par sa densité, qui tranche avec l'esprit de cette petite ville médiévale de la région centrale italienne de l'Ombrie.

C'est qu'Orvieto l'ancienne, avec ses rues étroites pavées et ses vieux papys qui regardent le temps couler assis sur des bancs tout moussus, est en effet aujourd'hui bien plus qu'une simple bourgade fortifiée pour étrangers fortunés en mal de vins, d'huile d'olive, de truffes noires et accessoirement de connaissances sur l'Italie d'aujourd'hui. C'est aussi et surtout, depuis deux ans, le berceau d'un mouvement intrigant qui fait des petits à travers toute l'Italie: le mouvement Cittaslow (traduction: villes lentes), excroissance urbaine du Slow Food, une organisation désormais internationale versée dans la promotion de l'art de vivre et du bien-manger.

Résumé en un logo sans équivoque à l'entrée de la ville -- un escargot portant une ville sur sa coquille --, le concept des cittaslow est pourtant difficile à éviter. Même si, dans les faits, il semble encore échapper à une poignée de touristes venant de loin comme à certains habitants du coin abusant parfois de la vitesse et de l'avertisseur sonore au volant de leur Fiat Topolino.

Déambulant sur le chemin de ronde des fortifications de la ville, les yeux posés sur les vignobles produisant l'Orvieto Classico, l'élixir vinicole de l'endroit, Massimo Borri, un des porte-parole du mouvement Cittaslow, ne s'en offusque guère. «Après deux ans d'existence, tout ça est encore très jeune, lance-t-il derrière sa barbe blanche. Il y a encore de l'éducation à faire.»

Engouement pour la lenteur

N'empêche, malgré un démarrage discret, ce mouvement qui préconise l'ajustement des horloges municipales, histoire de les mettre en syntonie avec des rythmes plus respectueux des ressources humaines, est loin de passer inaperçu dans le paysage rural italien. Les chiffres sont sans équivoque. Inventées en 2002 par quatre bourgades de moins de 50 000 habitants -- Orvieto, Bra (dans la région du Piedmont), Greve in Chianti (Toscane) et Positano (Campanie) --, les cittaslow ont depuis rallié pas moins de 36 nouvelles municipalités de petite taille aux quatre coins de l'Italie.

Pas de doute, donc. Avec leurs douces tonalités poétiques, les villes qui font aujourd'hui le pari de la lenteur pour mieux se développer ont de quoi séduire, surtout dans un monde qui globalement conjugue sa productivité au temps de la vitesse... «en oubliant au passage la qualité de vie et les êtres humains», souligne le maire d'Orvieto, Stefano Mocio.

Cet écueil, les cittaslow font tout pour ne pas le rencontrer, elles qui, pour se tirer d'affaire dans la compétition entre villes ou tout simplement pour contrer l'exode rural, annoncent désormais leurs couleurs: mise en valeur du patrimoine bâti, promotion des technologies vertes pour combler leurs besoins énergétiques, multiplication des zones piétonnes, développement des transports en commun et gestion draconienne des déplacements automobiles, solidarité intergénérationnelle, mise en valeur du patrimoine gastronomique régional, exclusion du territoire des organismes génétiquement modifiés (OGM), des temples de la restauration rapide et des centres commerciaux, destruction des obstacles au bien-vivre, plan d'urbanisme vert, ouverture des parcs industriels aux moins polluants. Entre autres.

Sur papier, la philosophie du mouvement, édictée par le siège social de Cittaslow, se lit, en 70 points, comme un vaste manifeste écolo gauchisant, la revendication vindicative en moins. «Car il faut être clair, souligne le maire de la ville au milieu des boiseries, de toiles moyenâgeuses et de meubles anciens d'un bureau de l'hôtel de ville datant du... XIIe siècle. Nous ne sommes pas en train de changer le monde, pas non plus en train d'imposer notre vision du développement urbain au reste de l'Italie et encore moins de forcer les choses ici. Orvieto était une cittaslow avant d'être une cittaslow. Tout ce que nous faisons aujourd'hui, c'est optimiser cette qualité de vie, et les gens aiment ça. Ils sont d'accord avec le principe puisqu'ils ont remis à la tête de la mairie une équipe dont le programme va dans le sens d'un développement durable et harmonieux de la ville.»

Le commentaire amuse... surtout les sceptiques qui offrent, eux, au détour d'une promenade dans la ville, une tout autre définition du concept: «Une cittaslow, c'est une municipalité rurale dont le maire s'engage en fin de compte à ne rien faire de plus que ce qui existe déjà», dit Patrice Bricaire, commerçant sur la sympathique, étroite et pavée Via Dei Magoni, dans le coeur historique d'Orvieto. «Et il tient sa promesse. "Cittaslow", ça ne veut finalement rien dire. Demandez aux gens qui doivent se lever tous les matins à 6h pour aller travailler ce qu'ils en pensent.»

Réinventer le quotidien

La critique est sévère. Mais malheureusement, elle semble aussi par moments passer l'épreuve des faits au terme d'un séjour de quelques jours dans ce haut lieu de la gastronomie italienne.

C'est qu'en pratique, Orvieto, même sous le couvert d'une ville lente, est loin de révolutionner l'univers italien des municipalités rurales avec ses magasins fermant leurs portes depuis la nuit des temps de midi à 16h -- comme partout ailleurs dans la campagne italienne --, ses restaurants familiaux où la pâte de truffe noire recouvre les escalopes de veau, ses petits commerces tenus par des vieilles tout de noir vêtues, ses fonctionnaires s'esquivant du travail en milieu de matinée pour un café-jasette au coin de la rue et ses vignobles à perte de vue qui poussent depuis des siècles.

Agricole et touristique en premier lieu, ce joyau médiéval niché au sommet d'une des nombreuses collines volcaniques de la région semble donc vivre au rythme de son propre développement. Sans OGM, l'espace cultivable en pente ne pouvant justifier de grands arpents de maïs, de canola ou de soya génétiquement modifiés; sans grosses industries polluantes ou lotissements résidentiels monstrueux, le cadastre ne permettant pas plus que l'entretien des maisons existantes ou l'implantation de PME guère énergivores; sans hypermarché non plus, faute d'un bassin de population suffisant pour le faire vivre. Quant à la solidarité entre les générations, elle est, tout comme les repas arrosés qui s'éternisent, le café entre amis, la sieste et l'adhésion massive aux produits du terroir, ancrée depuis belle lurette dans les gènes des Italiens des champs.

Dans ce tableau, qui n'a rien de très sombre bien sûr pour l'urbain un brin stressé, même la lenteur, censée recouvrir la ville en permanence, s'esquive par moments: vers 19h, lorsque quelques piétons sortant du travail se mettent à courir pour arriver à la boucherie avant la fermeture; aux intersections, où les panneaux d'arrêt jouent sur les nerfs des conducteurs de voiture; et dans les rues étroites, où en fin de journée les véhicules induisent quelques contorsions de rigueur chez les promeneurs soucieux d'éviter la collision.

«C'est vrai, reconnaît Stefano Mocio. Mais ici, on prend tout de même davantage le temps de vivre que dans les grandes villes, même si le temps est dicté, comme partout ailleurs, par l'heure mondiale.»

«Pour créer de la richesse, il faut produire et exporter, poursuit-il. Nous n'y échappons pas. À travers ces impératifs, par contre, nous sommes tout de même capables de nous aménager une belle qualité de vie. Cittaslow n'est pas un mouvement de paresseux ni un mouvement passéiste. Nous vivons aujourd'hui, avec les règles d'aujourd'hui, qui exercent forcément une pression sur nos modes de vie. Seule différence: au lieu de nous laisser emporter par cette mondialisation sans rien faire, nous préférons plutôt profiter de ses avantages et remplacer les inconvénients par les aspects positifs du savoir-vivre du passé que nous avons choisi, en devenant une cittaslow, de préserver.»

Une résistance molle, en somme, qui, bien que toujours à ses premiers balbutiements, semble porter fruits à en juger par le nombre de touristes foulant chaque jour les pavés de la ville, attirés par le semblant de calme et d'exotisme qui, en théorie, vient avec.


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