Le salon culinaire

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Denise Bombardier
Édition du samedi 20 et du dimanche 21 novembre 2004

Mots clés : cuisine

Mise en garde: que ceux qui seraient tentés d'interpréter cette chronique comme une expression dédaigneuse à l'endroit des livres de cuisine et des plaisirs gustatifs aillent se rhabiller. L'art culinaire est un des raffinements qui s'offrent à nous et nous consolent de la dureté de la vie.

Parlons plutôt du détournement d'objectif du Salon du livre de Montréal, dont les organisateurs, cette année, ont choisi pour thème le livre de cuisine. On assiste de ce fait à un glissement de la culture vers l'agriculture. Certes, au fil des ans, le Salon est devenu une foire commerciale de l'imprimé. On l'avait noté. Mais la littérature, bien que bousculée (époque oblige), arrivait à s'y faire entendre. Les écrivains y côtoyaient les écrivailleux d'ouvrages sur l'épanouissement du moi par lavements rectaux ou sur la philosophie de Raël et autres illuminés moins hard, mais on les gardait en façade afin de pouvoir parler du Salon comme d'une activité culturelle de premier plan dans notre société encore distincte.

Comme on n'arrête pas le progrès (et, dans ce cas-ci, il s'agit de vendre la culture en en parlant le moins possible et en la plaçant à l'arrière-scène), on s'attend l'an prochain à un Salon dédié aux livres de décoration intérieure et, pourquoi pas, à la mécanique automobile. Le Salon étant une institution financée en partie par les fonds publics, on est en droit de se demander si l'argent du contribuable n'est pas détourné à des fins purement commerciales. Ce serait dans la logique économique, rien à redire là-dessus, sinon qu'il faudrait effacer les références littéraires qui donnent à l'événement un standing intellectuel alors qu'il s'agit de stands de marchandise écrite.

***

C'est fou comme le mot «culture» est à la fois un repoussoir et un faire-valoir. Ceux qui ne croient pas à la culture s'approprient l'étiquette alors que les gens de culture sont maintenus à l'écart lorsqu'ils ne sont pas proprement éconduits. A-t-on seulement remarqué qu'à la télévision de Radio-Canada, le contenu culturel que défendait et honorait avec tant de talent Christiane Charest est passé sous la coupe d'un amuseur public qui se défoule parfois au lancer de trophées? À Télé-Québec, l'émission littéraire est animée par un couple gentil qui réussit à aborder la littérature par la voie de l'infantilisation. À vouloir simplifier l'oeuvre, on la rend aussi digeste qu'un feuilleton télévisé, ce qui est le fond de commerce de ce couple par ailleurs sympathique.

On en est arrivé à suspecter toute personne cultivée, sauf en sport, où il ne viendrait à l'esprit d'aucun responsable de média sportif de confier des émissions à des ignorants du sport. D'ailleurs, le mot «ignorance» s'évapore comme tant d'autres du vocabulaire au XXIe siècle. On a des intérêts autres (lesquels? ça n'a aucune importance) mais on n'est jamais ignorant. Les amoureux de la littérature, parmi lesquels doivent bien se trouver quelques animateurs potentiels d'émissions vraiment littéraires, sont une race en voie non pas d'extinction mais d'évitement. C'est aussi très tendance de ghettoïser les gens, de les transformer, dans le cas qui nous occupe, en «élite déconnectée du peuple», ce faux vrai monde pour lequel on parle, on programme et, au bout du compte, on agit.

Au nom de l'égalitarisme et de la recherche effrénée du plus grand nombre, on dépossède toute forme d'art de son essence même, cette quête d'absolu et d'universel dans un élan de gratuité et d'inefficacité totales. On est devenu obsessivement terre à terre, façon de dire qu'on a souvent le nez dans les caniveaux. Ou alors on s'accroche au réel ou, si on préfère, à la réalité réelle, qui nous met -- c'est indéniable -- à l'abri de l'imaginaire, seule planche de salut ou échappatoire pour ceux qui rêvent de rêver.

Depuis que les dépositaires de la culture à la mode sont devenus les définisseurs de la culture sans majuscule, ces fossoyeurs du grand C au profit du petit c, on ne jure plus que par les industries culturelles alors que le mot «écrivain» s'applique à quiconque pianote des signes sur un écran. C'est peu dire que la littérature est devenue une virtualité. Tout le monde écrit et tout le monde lit. Le temps n'est pas loin où on se définira comme grand lecteur parce qu'on passe des heures à lire les textes des boîtes de céréales et les manuels d'instructions des électroménagers.

Le décloisonnement des genres en littérature, en musique, en théâtre, en arts visuels, est la conséquence de la démocratisation de la culture. Ce décloisonnement nécessaire pour sortir des conformismes et des hiérarchisations stériles a basculé dans une confusion des genres où le divertissement a pris le pas sur tout le reste. Dites à haute voix «salon littéraire», «salon culinaire», vous verrez lequel, instinctivement, vous donnera de bonnes vibrations pour parler comme tous ces livres de recettes de vie zen ou de pâté chinois, de cuisine fusion, ces piles de livres sous lesquelles se cachent peut-être quelques trésors archéologiques appelés oeuvres littéraires.

denbombardier@videotron.ca


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