Instinct de vie: Nancy Huston

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Caroline Montpetit
Édition du samedi 13 et du dimanche 14 novembre 2004

Mots clés :

Pour eux, naître est une première erreur. Se reproduire en serait une seconde, et ils s'en abstiennent bien. Ils professent le désespoir comme d'autres la rédemption. Le XXe siècle, en particulier, les a portés aux nues. Et le XXIe, jusqu'à présent plutôt sombre, demeure féru de leur verve noire. Dans un essai intitulé Professeurs de désespoir, la romancière, poète et essayiste Nancy Huston avance que le cafard dans lequel se complaisent les étoiles de l'univers littéraire et philosophique de l'Europe que sont Schopenhauer, Cioran, Beckett, Bernhard et Kundera est surtout lié à une enfance et des conditions de vie difficiles. Leur tort, croit-elle, a été d'ériger leur désespoir en système philosophique.

Avec ce livre, Nancy Huston retourne un instant à ses premières amours que sont l'essai et le féminisme. Le genre lui sied et Professeurs de désespoir se lit avec une aisance coulante. Sa prémisse de base, simplissime, a des conséquences ô combien complexes. Les femmes sont différentes des hommes, dit-elle, plus particulièrement parce qu'elles passent un temps considérable de leur vie en compagnie d'enfants en bas âge. Cette compagnie, croit-elle, retire à l'homme sa conviction d'être seul au monde, dans une conception hautaine et solitaire de l'individu. Exemples vibrants de la vitalité du monde, les enfants sont aussi l'incarnation d'une filiation, qui enlève à l'homme la tâche de porter le poids du sens de l'univers.

Pour prouver son propos, qui est que les philosophes du désespoir sont désespérés d'abord et avant tout pour des raisons individuelles, Huston s'attarde, non sans ironie, à retracer l'histoire de chacun de ces noirs professeurs, ces «néantistes», pour reprendre un néologisme qu'elle affectionne.

Ainsi apprend-on que tous les hommes étudiés, d'Arthur Schopenhauer à Michel Houellebecq(!), ont été placés en pension durant leur enfance. Plusieurs ont été prisonniers d'un carcan idéologique étroit, dans des croyances fortes, soit religieuses, soit politiques. Plusieurs aussi ont passé de longs jours auprès de femmes dévouées, avec lesquelles ils vivaient une relation plus ou moins asexuée. Lorsqu'ils exècrent la vie, et la maternité même par extension, «ils prétendent parler de l'humanité, mais ils parlent d'eux-mêmes», écrit-elle. Déçus d'une existence qu'ils n'inscrivent dans aucune filiation, ils errent en interrogeant l'existence sur son sens et ne rêvent plus que d'une chose: «n'être». Dans ce contexte, l'enfant est indésirable parce qu'il obligerait à aimer le monde. Ou tout simplement à le voir en face, dans sa beauté et sa laideur?

En entrevue, Nancy Huston se garde cependant bien de mettre tous les hommes dans le même sac. Son ouvrage, qui s'intéresse à des écrivains de calibres aussi divers que Beckett et Houellebecq, traite d'ailleurs de quelques écrivaines, dont Christine Angot et Linda Lê. «Nous sommes encore, jusqu'à nouvel ordre, les enfants de quelqu'un. Nous devons notre existence, notre apprentissage de la langue, à d'autres. Nous ne sommes pas seuls. Cela, la majorité des hommes le comprennent. La très grande majorité des hommes le savent très bien. Ils vivent ligotés dans les liens familiaux. Les philosophes, les auteurs dont je parle tournent en dérision ces liens. Ils rejettent ces liens avec beaucoup de violence, parce que ces liens ont été très violents avec eux. Pour vivre, ils ont été obligés de se raidir. Et ils ont fini par faire de cette solitude une sorte de principe existentiel», dit-elle

Ce raisonnement, dit-elle, c'est celui qui a mené aux conclusions suivantes: «La mort est une occasion de n'être plus le moi: heureux celui qui en tire parti», d'Arthur Schopenhauer; «C'est la fin qui est le pire, non c'est le commencement qui est le pire, puis le milieu, puis la fin, à la fin c'est la fin qui est le pire», de Samuel Beckett; «Plus on est conscient de sa nullité, plus nous méprisons les autres», d'Emil Cioran, pour ne citer que ceux-là.

Nancy Huston se défend bien pour sa part d'être jovialiste, ni même optimiste, elle qui a écrit des romans sombres et désespérés et qui en écrira d'autres encore. Mais cette solitude détachée des philosophes, dit-elle, ne présente qu'une facette de l'humanité. Il est absurde d'en faire un système. Pour elle, toute géniale que soit l'oeuvre de Beckett, sa position peut tenir tout entière dans le discours d'un seul des personnages de Shakespeare.

Appliquée à la lettre, la rhétorique des professeurs de désespoir ne peut que mener au suicide, même si la plupart d'entre eux ont survécu à cette morbide tentation. Dans son essai, Nancy Huston ne se prive pourtant pas d'évoquer l'histoire de telle enfant de son entourage, une enfant qui aimait jadis les tartines et qui, une fois jeune femme et rompue à la philosophie et aux lettres, s'est élancée d'un balcon pour ne plus revenir.

«Chez les femmes, le néantisme est une position suicidaire», écrit Huston, admettant cependant en entrevue que le suicide a des causes diverses et obscures. L'écrivaine, qui a pour sa part flirté plus jeune avec des idées suicidaires, affirme que cette position est difficile à tenir lorsqu'on est maman. Elle évite d'ailleurs de sacraliser sa propre écriture et remarque en entrevue: «Souvent, les livres ne sont pas très originaux, alors qu'il n'y a pas un seul enfant qui ne soit absolument unique».

Reste que nous vivons à une époque noire, une époque où le no future, le chic destroy, la nausée sont de mise, dans les arts comme ailleurs. Nancy Huston s'en inquiète et y voit la conséquence d'une impasse politique, qui suit les deux grandes guerres mondiales ainsi que l'effondrement de l'idéologie socialiste.

«Je crois qu'il y a un immense désarroi sur le plan politique. On ne sait pas où donner de la tête. Cela, c'est très vrai en France, où le marxisme ou les idéologies de gauche ont eu la vie dure jusque dans les années 80 et au delà. Maintenant, ce n'est pas du tout possible.»

Cette ambiance sombre et morbide la trouble. La philosophie du néant est absurde, conclut-elle, le seul infini est celui de la vie.

***

Professeurs de désespoir

Nancy Huston

Actes Sud/Leméac

Paris/Montréal, 2004, 385 pages

Nancy Huston sera au Salon du livre le samedi le 20 novembre.


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