Les Américains avancent lentement dans Fallouja

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AFP , Reuters , Libération
Édition du mardi 09 novembre 2004

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L'offensive lancée hier «prendra du temps», avertit Rumsfeld

Un hélicoptère Apache survole une ligne de blindés américains en route vers Fallouja, au début de l'offensive lancée hier contre la ville sunnite irakienne.

Photo: Agence France-Presse

Washington et Bagdad -- L'opération lancée pour prendre le contrôle de la ville irakienne de Fallouja va être difficile et va «prendre du temps», a déclaré hier le secrétaire américain à la Défense Donald Rumsfeld lors d'une conférence de presse à Washington, se refusant à qualifier la bataille d'affrontement «final» contre l'insurrection.

M. Rumsfeld a indiqué que l'assaut n'avait pas spécifiquement pour but de capturer le chef islamiste jordanien Abou Moussab al-Zarqaoui. «Se trouve-t-il là-bas? Je n'en ai pas idée», a-t-il répondu à un journaliste qui lui demandait si la bataille permettrait la capture de Zarqaoui. D'ailleurs, des sources policières et politiques irakiennes, de même que les militaires américains, s'entendent pour affirmer que les combattants les plus déterminés ainsi que les volontaires étrangers ont vraisemblablement quitté Fallouja pour échapper à cette offensive promise depuis des semaines.

Quelque 5000 soldats américains, soutenus par des blindés et l'aviation, ont lancé une offensive majeure hier dans le nord de Fallouja, donnant le coup d'envoi d'un assaut massif visant à mettre un terme à six mois de contrôle de la ville sunnite par les insurgés.

À la tombée de la nuit, des soldats américains continuaient à avancer lentement dans le quartier de Jolan, où se terrent des combattants sunnites. Des chars et des avions pilonnaient le nord de la ville pour affaiblir les défenses rebelles et essayer de faire exploser les bombes et les engins piégés qui pourraient avoir été placés pour retarder la progression américaine. Au même moment, dans le cadre de cette opération baptisée «Phantom Fury», une autre force avançait dans le quartier d'Askari. Selon le secrétaire américain à la Défense Donald Rumsfeld, des soldats irakiens participaient aussi à cette attaque. Ils se sont emparés dans la soirée de la gare de Fallouja.

Le chef des forces américaines en Irak, le général George Casey, a prédit «une confrontation majeure» dans les rues de Fallouja. Il a affirmé que 50 à 70 % des quelque 200 000 habitants avaient quitté la ville.

Victimes

Selon un porte-parole de l'armée américaine, 42 insurgés ont été tués dans la ville à la suite de bombardements et d'accrochages pendant la journée. Un médecin d'une clinique de Fallouja, Mohammed Amer, a affirmé que 12 personnes avaient été tuées et 17 autres, dont une fillette de cinq ans et un garçon de dix ans, blessées.

Avant le début de l'offensive au coeur de Fallouja, l'armée américaine a fait état de ses premières victimes: deux marines tués par la chute dans l'Euphrate d'un bulldozer qu'ils manoeuvraient.

Edward Harris, un journaliste de l'agence Associated Press intégré à un régiment de marines dans le nord de la ville, a raconté que les forces américaines avaient d'abord lancé des attaques aériennes et terrestres, à l'aide de blindés, dans le quartier de Jolan. Les marines ont affirmé que, au moins au début, ils n'avaient pas essuyé de tirs nourris, mais que l'ennemi avait jeté quelques grenades qui n'ont pas fait de victimes.

Plus tôt dans la journée, pour préparer l'assaut final, les troupes américaines et irakiennes avaient lancé une première offensive, s'emparant d'un hôpital et de deux ponts enjambant l'Euphrate.

Selon Washington, l'agglomération qui se trouve à 60 km à l'ouest de Bagdad abrite jusqu'à 6000 insurgés, dont, peut-être, le Jordanien Abou Moussab al Zarkaoui et ses partisans qui se réclament d'al-Qaïda.

Le premier ministre intérimaire irakien Iyad Allaoui a annoncé qu'il avait donné son feu vert aux forces internationales et irakiennes pour débarrasser la ville de Fallouja des «terroristes», promettant que le «règne de la loi» serait rétabli «très bientôt».

Le chef du gouvernement irakien a aussi affirmé que des mesures d'urgence seraient imposées dans les villes de Fallouja et Ramadi, avec l'application d'un couvre-feu.

De son côté, un proche de l'imam radical chiite Moqtada al-Sadr a exhorté les soldats et les policiers irakiens à ne pas combattre aux côtés des forces américaines à Fallouja.

Le conseil des oulémas a condamné l'assaut, le qualifiant «d'action illégale et illégitime contre des civils et des innocents».

L'Armée islamique en Irak, qui a revendiqué les enlèvements de plusieurs étrangers (dont deux journalistes français) a appelé sur Internet ses combattants à attaquer les bâtiments gouvernementaux, les ambassades, les grands hôtels et d'autres cibles en représailles à l'attaque sur Fallouja.

«Leurs effectifs ont diminué»

Intervenant en conférence de presse aux côtés de M. Rumsfeld, le général Richard Myers, chef d'état-major interarmées, a indiqué que la bataille de Fallouja «ne serait pas le dernier recours à la force pour débarrasser l'Irak d'éléments de l'ancien régime et des combattants étrangers qui ne veulent pas que l'Irak réussisse».

«Il y aura d'autres occasions, peut-être pas aussi dramatiques et de grande ampleur que Fallouja, mais il y aura d'autres occasions», a-t-il ajouté.

«Avec le temps, vous verrez que [...] de plus en plus d'Irakiens seront en colère à cause du meurtre d'innocents par des extrémistes, dont plusieurs venus de l'étranger», a assuré quand à lui le ministre de la Défense.

M. Rumsfeld a minimisé les informations faisant état de défections dans les rangs irakiens. «Je dirais que c'est un problème isolé», a-t-il dit.

Les combattants les plus déterminés ainsi que les volontaires étrangers ont vraisemblablement quitté Fallouja pour échapper à l'offensive américaine promise depuis des semaines qui semble avoir débuté hier, estiment la classe politique irakienne et les forces de l'ordre.

Même si la ville-symbole de la résistance sunnite tombe aux mains de l'US Army, rien n'empêchera les insurgés de lancer une contre-offensive, ajoutent-ils, évoquant le précédent de Samarra où les attentats se sont poursuivis après la chute de cette localité, le mois dernier.

«Nous ne nous attendons pas à en trouver beaucoup à Fallouja. Ils mènent une guérilla faite d'offensives et de replis», avance Ahmed al Khafadji, l'un des responsables de la lutte contre les insurgés.

La prise de Fallouja, poursuit-il, privera néanmoins les fidèles de Saddam Hussein d'une base essentielle et compliquera la coordination des opérations de guérilla, notamment avec les combattants étrangers infiltrés en Irak.

Les habitants affirment que leurs effectifs ont considérablement diminué au cours des dernières semaines. «Ils ont mieux à faire que de rester sous les bombes», souligne l'un d'eux.

Les rebelles disposent, selon Khafadji, de fonds abondants et n'ont aucune difficulté à recruter des candidats au martyre, prêts à mener des opérations telles que le double attentat suicide à la voiture piégée perpétré hier au passage d'un convoi américain à Ramadi, autre bastion de la résistance sunnite.

Entifadh Kanbar, porte-parole du Congrès national irakien d'Ahmed Chalabi, affirme pour sa part que la guérilla est dirigée par d'anciens caciques du régime de Saddam Hussein.

«Les baassistes ont quitté Fallouja. À quoi vous attendiez-vous? Les Américains menacent la ville depuis des semaines», affirme-t-il lui aussi.

«Le gouvernement doit rallier les tribus de Fallouja et recruter des services de sécurité capables d'affronter les terroristes», préconise Kanbar.

À Bagdad, dès l'aube, des chasseurs F18 américains, qui allaient bombarder Fallouja, étaient passés longuement au-dessus de la ville. Un survol sans nécessité qui a été interprété comme un message politique adressé à la population.

Ville bouclée

Tous les axes conduisant à Fallouja étaient sous le contrôle des marines et de la Garde nationale irakienne, soit environ 12 000 hommes selon le Pentagone (10 000 Américains et 2000 Irakiens de la garde nationale). La circulation y est interdite, à l'exception d'une petite route que pouvaient encore emprunter les habitants cherchant à fuir la ville. Selon des sources diplomatiques, tous les hommes âgés de 12 à 45 ans, qui veulent y entrer ou en sortir, sont appréhendés pour être interrogés.

Les Américains vont profiter de cet assaut pour mettre les gardes nationaux irakiens en avant et tester leur capacité à combattre, expliquait hier à Bagdad, un diplomate spécialisé dans les questions militaires. Il ajoutait que les forces américaines étaient déterminées à prendre la ville coûte que coûte, quitte à subir des pertes qu'elles auraient eues de toute façon dans les attentats et les embuscades qui ne cessent de se multiplier au passage des convois. Les forces irakiennes, qui comptent beaucoup de chiites et de Kurdes, pourraient se voir confier certaines des missions les plus périlleuses comme la fouille des bâtiments et des maisons avec le risque qu'ils soient piégés.

Il n'existe aucune source indépendante pour donner une estimation du nombre des victimes. Le responsable d'un dispensaire islamique, cité par l'AFP, a affirmé que 10 habitants avaient été tués hier matin dans leur habitation par un bombardement. Et qu'un autre raid aérien avait visé, deux heures plus tard, le cortège des funérailles dans le cimetière des Martyrs, tuant deux autres personnes. Par ailleurs, deux marines ont été tués au combat dans la nuit de dimanche à hier, dans la province d'al-Anbar, à l'ouest de Bagdad.

Explosions à Bagdad

Alors que les attaques étaient lancées sur Fallouja, des explosions étourdissantes pouvaient être entendues dans le centre de Bagdad, à 65 km à l'est. Toutes les communications, y compris par téléphones portables et satellite, étaient brouillées au moment de l'assaut terrestre.

Des insurgés ont fait sauter deux voitures piégées près de deux églises dans le sud de Bagdad, faisant trois morts et 52 blessés, selon la police. Un peu plus tard, une explosion s'est produite près de l'hôpital Yarmouk dans l'ouest de Bagdad, avec deux tirs de mortier sur des voitures de police. Trois policiers ont été tués et 15 personnes blessées, selon des sources policières et hospitalières.

Près de Bagdad, un soldat britannique a été tué et deux autres blessés par l'explosion d'une bombe placée au bord de la route, selon le ministère britannique de la Défense.


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