«Bush réélu? Moi, je me réfugie au Canada!»
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Déménager au Canada: depuis la réélection de George W. Bush, la blague est de plus en plus courante dans les cercles des Américains politisés et de gauche. Mais pour certains Américains, c'est de plus en plus sérieux.
À preuve, dès mercredi, deux sites de publications américaines marquées à gauche, Slate et Harper's, s'en inspiraient et proposaient de «petits manuels pour émigrer».
Dans les années 70, on avait eu les draft dodgers, ces jeunes Américains qui fuyaient la conscription et passaient au pays de Trudeau. Aujourd'hui, Slate soutient qu'une vague de Bush dodgers se prépare. Et ce fameux webzine (magazine sur Internet) de Microsoft prétend vouloir «aider ces nouveaux réfugiés politiques». Texte badin, certes, mais qui fournit quand même des informations bien réelles, avec hyperliens à la clé conduisant au véritable Bureau canadien des visas et aux véritables consulats du Canada aux États-Unis: «L'étude de la demande prendra environ 25 mois», précise Slate, «et, à leur arrivée au Canada, les Bush dodgers devront produire un passeport valide, deux copies d'une liste de tous leurs effets personnels... »
Sur le site de Harper's, l'article sur le même sujet (signé par le journaliste Bryant Urstadt) se veut carrément délirant, suggérant plusieurs lieux d'asile: non seulement le Canada mais le Mexique, la France ainsi que... la principauté de Sealand (une ancienne plateforme militaire au large de l'Angleterre qui s'est autoproclamée territoire souverain en 1967). Joint à New York, Urstadt dit ceci: «Oui, j'ai écrit ça pour rire, mais le sentiment sous-jacent a quelque chose d'authentique. Écoutez, il nous reste à peu près trois ans et 364 jours à vivre sous Bush et les républicains!»
Le président et éditeur de Harper's, John R.
MacArthur, renchérit: «J'ai rencontré hier deux amis dans la soixantaine, et ils m'ont dit sérieusement qu'ils songeaient à s'exiler.» Bien que l'esprit de Jefferson soit «mort et enterré» aux États-Unis (voir le texte de M. MacArthur dans Le Devoir du 29 octobre), l'éditeur de Harper's précise, sourire en coin, que l'exil n'est pas la solution pour lui: «Je préfère rester ici et me battre pour faire renaître cet esprit!»
Plusieurs personnalités américaines, avant l'élection de 2000, avaient menacé de quitter les États-Unis si Bush était élu. Parmi eux, il y avait Pierre Salinger, journaliste et ancien attaché de presse de Kennedy, décédé en octobre, qui avait «effectivement déménagé en France», rappelle Bryant Urstadt, «contrairement aux comédiens Robert Redford et Alec Baldwin, entre autres, qui n'ont pas mis leur menace à exécution à l'entrée de W à la Maison-Blanche».
Mais ce n'est pas qu'une affaire de stars. Pour le constater, Urstadt suggère de faire l'expérience suivante: «Tapez dans Google les mots clés "if Bush wins" ou "if Bush gets reelected" et "leave the country", vous allez voir que les réponses sont innombrables.» Vérification faite, Urstadt a raison. On trouve aussi, sur les sites en question, des répliques cinglantes comme celle-ci: «Si les gens qui formulent constamment ces menaces passaient vraiment à l'acte, ils rendraient un grand service aux États-Unis. Exportons nos gauchistes dans des pays qui sont déjà tellement à gauche qu'ils connaissent un déclin rapide, ce qui permettra à l'esprit conservateur d'être plus fort et plus concentré que jamais auparavant chez nous!»
Réalité
Les velléités de quitter le «Bushland» ont des effets bien tangibles: à Chicago, dans l'Illinois profondément démocrate, le réseau CBS a présenté mercredi un reportage sur ces «démocrates déprimés qui marchent vers la frontière». Titre excessif, bien sûr. CBS, sur son site, tirait de ce thème une question de sondage éclair: «Après la réélection de George W. Bush, songez-vous à déménager dans un autre pays?» (Ce sondage étant totalement non scientifique -- votre humble serviteur a même réussi à voter! --, il ne sert à rien de citer les pourcentages recueillis par chacun des trois choix de réponse proposés, lesquels ne sont toutefois pas inintéressants: «1- Oui, je veux déménager, je n'en peux plus; 2- non, je reste ici et je vais m'engager dans la bataille pour faire élire Hillary [Clinton]; 3- non, je reste ici, je veux profiter de mes baisses d'impôt.»)
Aussi, dans son reportage, CBS affirme que le consulat du Canada à Chicago a reçu plusieurs coups de téléphone à ce propos depuis mercredi. Une information qu'une employée du consulat en question confirme: «C'est vrai: des gens ont effectivement appelé ici en disant, et je cite, qu'ils voulaient "déménager au Canada en raison du résultat des élections".»
Autre signe intéressant: sur le site Internet d'Immigration Canada (IC), on observe depuis mercredi un achalandage beaucoup plus élevé qu'à l'habitude. «Normalement, ça tourne autour de 20 000 visites par jour. Mais hier, on a atteint les 179 000 visites, ce qui a fracassé le record, qui était de 90 000 visites», dit Maria Iadinardi, porte-parole d'Immigration Canada. Elle ajoute qu'un pourcentage anormalement élevé de visites (64 %) provient des États-Unis. À l'époque des draft dodgers, le Canada avait accueilli jusqu'à
25 000 citoyens des États-Unis, en 1974. Après la fin de la guerre du Viêt-nam, ce nombre avait vite décliné. En 1978, seulement 9441 Américains avaient obtenu le statut d'immigrant reçu au Canada. De plus, avec les années, les conditions nécessaires à l'obtention de ce statut se sont resserrées, si bien qu'en 2003, seuls 5541 Américains sont devenus des Canadiens. En 2004, ce chiffre est légèrement plus élevés, soit 5535, «et l'année n'est pas encore terminée». Ce nombre augmentera-t-il en 2005? «Rappelez-moi dans six mois», répond Mme Iadinardi.
Qui s'exile?
Qui sont ces Américains qui songent à quitter leur pays? Ils tendent à être de gauche et politiquement informés, bouleversés par «le Patriot Act, le mépris de l'environnement et la guerre en Irak», écrit la journaliste Lisa Turner dans un journal Internet californien. Lundi, le Daily Telegraph de Londres citait un dénommé Steve Crawford, résidant de Santa Monica, en Californie: «Je n'aime pas du tout le climat de Vancouver, mais je trouve qu'il est quand même meilleur pour la santé mentale que celui où j'habite.» John R.
MacArthur souligne que «la plupart ne quitteront pas, bien sûr. Toutefois, s'il y avait une autre conscription, plusieurs mettraient sans doute leur projet à exécution». Scénario improbable, avoue le journaliste tout en ajoutant: «L'équipe Bush est capable de tout.»
La filière homosexuelle
Une autre catégorie d'Américains est toutefois plus susceptible de se transformer bientôt en Bush dodgers: les homosexuels. «Ça va aller de mal en pis pour nous», dit Alexander Sylvain Bauhart, un Québécois originaire de Longueuil qui vit avec son amoureux américain à Bristol, dans le Rhode Island. «Mon mari et moi étions certains que Kerry l'emporterait.» Il affirme que la victoire de Bush et les 11 référendums de mardi qui ont opposé une fin de non-recevoir au mariage gai «n'annoncent rien de bon pour les homosexuels aux États-Unis, dont plusieurs songent à quitter pour le Canada», soutient-il. M. Bauhart, diplômé en musique de la prestigieuse université Yale et «ministre de la musique» dans une église anglicane, vit depuis 13 ans aux États-Unis mais ne peut obtenir la citoyenneté parce qu'il est atteint de l'hépatite. Aussi, après le 11 septembre 2001, il dit avoir eu plus d'ennuis que jamais à obtenir sa carte verte: «La dernière fois que je l'ai obtenue, on a fait une grande fête. Mais tout va être à refaire tous les six ans.» Pour éviter ce calvaire, il dit qu'il déménagera au Québec à l'expiration de sa carte verte, dans deux ans: «Mon mari va devenir Canadien, ça ne le dérange pas. Il en a soupé, des États-Unis de Bush. Bon, à vrai dire, ce n'est pas mon mari car on va se marier en juin à Montréal.»
Vos réactions
Ben voyons donc! - par Bianca Battistini
Le vendredi 05 novembre 2004 13:00
Lutter - par Nicole ERNEST (nicole.ernest@free.fr)
Le vendredi 05 novembre 2004 07:00

