Présidentielle américaine - Floride: la peur du pire
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Photo: Le Devoir
Difficile de dire si la pratique est répandue. Le système électoral américain souffre de décentralisation chronique. Quoi de plus logique, pourtant, dans une ville sans piétons et sans bicyclettes, qui s'emmure dans ses voitures climatisées, l'oreille collée au téléphone cellulaire? Mais ce vote and drive traduit surtout l'obsession de l'État à donner à ses citoyens la garantie que, cette fois-ci, «chaque vote sera compté», ainsi qu'on le répète ici comme un mantra.
La côte à remonter est pentue: le système électoral floridien a été décrédibilisé en 2000 par de graves irrégularités et toutes sortes d'accusations d'intimidation et de manipulation. D'autant plus décrédibilisé que l'État -- puis la présidence -- avait été gagné par George W. Bush par seulement 537 voix. Dans Palm Beach, des milliers de démocrates avaient poinçonné par erreur le candidat tiers Pat Buchanan à cause de bulletins «papillon» mal conçus. Dans d'autres comtés, comme Miami-Dade, qui recouvre la grande région métropolitaine, des dizaines de milliers de bulletins avaient été rejetés, essentiellement dans les quartiers noirs -- et massivement démocrates. La situation la plus grave s'est produite dans un comté tout au nord de l'État, celui de Gadsden, le seul en Floride qui soit, comme par hasard, à majorité noire. Les votes de 12 % des électeurs avaient été disqualifiés.
Ainsi la Floride du gouverneur Jeb Bush, le frère du président sortant, se sera-t-elle engagée au cours des deux dernières semaines dans un exercice inédit de vote hâtif étendu sur deux semaines. Il prend fin lundi. L'exercice sert en partie à tester en vue du 2 novembre le savant système de vote électronique mis en place par les autorités en remplacement des bulletins de vote à poinçon qui ont été la risée du monde entier il y a quatre ans. Les bureaux de scrutin ont à vrai dire des airs de casino: vingt électeurs peuvent facilement voter en même temps sur des machines collées les unes contre les autres.
Le processus est destiné à redonner confiance même aux plus cyniques, mais les fantômes de 2000 sont immédiatement revenus hanter la Floride, augurant les tensions qui se produiront inévitablement mardi. D'autant que la course entre George W. Bush et John Kerry s'y annonce de nouveau serrée. La Floride et quelques autres États comme l'Ohio et la Pennsylvanie risquent de jouer un rôle déterminant dans la présidentielle. Si méfiants sont les démocrates, signalait cette semaine CNN, qu'ils ont mobilisé pas moins de 10 000 avocats à l'échelle du pays en prévision du 2 novembre.
Si scandale il y a sur les explosifs disparus en Irak, le Miami Herald, le journal miamien à grand tirage, le relègue pour le moment dans les pages intérieures. Ses unes sont toutes consacrées aux problèmes du vote, qui ont commencé à s'accumuler: au fait que les attentes interminables aux bureaux de scrutin en découragent plusieurs de voter; au fait que les appareils à voter ne laissent aucune trace papier, ce qui ouvrira inévitablement la porte à des situations kafkaïennes en cas de recomptage et de contestation; aux allégations de double vote qui font état de dizaines de milliers de New-Yorkais qui ont des résidences en Floride; au fait que des bureaux de vote ont été arbitrairement fermés; à la grave polémique qui a éclaté, comme en 2000, autour du biffage sur les listes électorales d'ex-criminels -- presque toujours des Afro-Américains en général condamnés pour trafic de drogue -- qui n'ont pas récupéré leur droit de vote après avoir purgé leur peine. Dans un État où il est de notoriété publique que la machine de Jeb Bush est au service de son frère, la manoeuvre sent pour plusieurs le ciblage racial à plein nez.
Et comme si tout cela ne suffisait pas, les autorités du comté de Broward ont annoncé mercredi qu'elles renvoyaient en catastrophe 76 000 bulletins de vote par correspondance à des électeurs qui affirment en avoir fait la demande mais n'avoir encore rien reçu.
Ça va barder
«Ça va barder», murmure en français Francisco Borry, Haïtien d'origine et travailleur d'élection au North Miami Public Library, qui est là pour expliquer le fonctionnement de la machine à voter à ceux qui s'en méfient. Ici, on peut voter en anglais, en espagnol ou en créole. Le bulletin de vote est long et compliqué. L'électeur a 31 votes à enregistrer: présidence, Congrès, législature de l'État, appareil judiciaire, commission scolaire... Sans oublier de se prononcer sur une série d'amendements à la Constitution de la Floride.
Sur le trottoir, la campagne se poursuit. Monique Jean-Marie, jeune vingtaine, distribue des tracts pro-Kerry aux gens qui attendent en file. «Le gouvernement fait pression sur moi pour que j'entre dans l'armée, dit-elle en anglais. L'Irak, ce n'est pas ma guerre, je ne veux pas y aller. Je rentrerai en Haïti si c'est ce qu'il faut pour y échapper.»
On très loin du quartier du Petit Haïti, où la petite communauté haïtienne se plaint avant tout des misères que lui fait le gouvernement américain en matière d'immigration. «Il est hors de question de se taper quatre autres années de George Bush», affirme Jacques Despinosse, de l'organisation Haitian American Citizenship and Voters Education Center, qui passe ses journées à tenter de «faire sortir le vote».
Un peu plus au sud, on vote aussi par anticipation au Model City Library, un bel édifice de granit blanc situé au coeur du quartier noir de Liberty City. Notez l'ironie: ici, plusieurs façades sont barricadées et la 54e Rue est bordée de nombreuses petites églises évangéliques. L'électorat noir en Floride est essentiellement démocrate, mais on dit que George W. Bush pourrait faire quelques gains parmi les plus conservateurs pour sa religiosité et son opposition pure et dure au mariage homosexuel.
La minorité noire de l'État (environ 2,5 millions de personnes) est considérée comme l'une des plus marginalisées aux États-Unis. «Mais les Noirs n'ont pas décoléré depuis 2000 et je crois que leur colère les mobilise», affirme Bradford Brown, président local de la NAACP, la grande organisation américaine de défense des «personnes de couleur».
Intimidation
La stratégie de chacun des partis consiste dans ces derniers moments à grappiller et à arracher le plus grand nombre de votes avant le jour du scrutin. Il faudra que le sénateur John Kerry, qui se trouvait d'ailleurs une fois de plus à Miami hier après-midi en compagnie de son colistier John Edwards, connaisse de bons résultats dans le Sud floridien, où se trouve, exception faite des Cubains, son électorat principal, pour remporter l'État et rafler les 27 grands électeurs qui ont échappé à Al Gore en 2000. Car Miami n'est pas toute la Floride. Le centre est partagé et le nord est républicain.
Aussi le directeur des communications de Kerry dans Miami-Dade, Morre Goodman, donnait-il quelques signes de nervosité cette semaine, vociférant contre les tactiques d'intimidation des républicains. Des tactiques qui consistent par exemple à contester le droit de voter d'un électeur qui porte un t-shirt partisan. «Nous nous employons à faire sortir le vote et ils s'emploient à le supprimer», rageait-il.
Quelques minutes plus tard, au quartier général républicain, installé dans la bâtisse d'un ancien concessionnaire automobile, la porte-parole Mercy Viana Schlapp ne parlait pas différemment des efforts démocrates pour ennuyer les partisans républicains dans certains bureaux de vote, écorchant au passage les «médias biaisés».
Deux partis, deux langues de bois.
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