Pourquoi les élections au Congrès gâcheraient la victoire de Kerry

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Frédérick Gagnon
Édition du mercredi 27 octobre 2004

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Le contexte électoral pourrait fort bien permettre aux républicains de renforcer leurs assises au Congrès

Le sénateur John Kerry et son équipe démocrate récitant le serment d'allégeance lors d'une séance du Congrès.

Photo: Agence Reuters

Tandis que l'attention médiatique est concentrée sur la bataille entre Bush et Kerry, une autre bataille électorale fait rage en coulisses: 34 des 100 sièges du Sénat ainsi que la totalité des 435 sièges de la Chambre des représentants sont à pourvoir le 2 novembre. Après leur déconfiture aux élections de mi-mandat de novembre 2002, les démocrates espèrent, dans six jours, enlever le contrôle du Congrès aux républicains. Ce ne sera pas facile car le contexte politique actuel donne aux républicains d'excellentes chances de conserver la majorité à la Chambre et au Sénat.


Le renouvellement du Congrès

À l'heure actuelle, 228 des 435 membres de la Chambre des représentants sont républicains et 205 sont démocrates. Au Sénat, sur 100 sénateurs, 51 sont républicains et 48 démocrates. Aussi, pour reprendre le contrôle du Congrès, les démocrates doivent-ils soutirer 12 sièges aux républicains à la Chambre et deux au Sénat. Or, à la Chambre, seules 33 élections (sur 435) sont vraiment en jeu. Il y a deux raisons à cela: le redécoupage partisan des circonscriptions électorales (gerrymandering), d'un côté, et le fait que 95 % des représentants sortants sont généralement réélus, de l'autre côté. Or, sur les 17 sièges démocrates véritablement en compétition, sept se trouvent dans des États qui favorisent clairement Bush en 2004 (Texas, Louisiane et Géorgie): les chances des démocrates de reprendre la majorité de la Chambre sont dès lors quasi nulles. Au Sénat, la situation est similaire: sur les 34 élections en cours (on renouvelle le Sénat par tiers), seuls huit sièges sont chaudement disputés. Et ici encore, trois des cinq sièges démocrates dans la compétition sont dans des États qui appuient fortement George Bush en 2004 (Louisiane, Caroline du Nord et Caroline du Sud). Loin d'être favorable au Parti démocrate, le contexte électoral pourrait fort bien permettre aux républicains de renforcer leurs assises au Congrès.

Une chambre introuvable pour Bush?

Puisque l'attribution des postes clés au Capitole se fait sur une base partisane, le président Bush trouverait dans ce nouveau Congrès républicain de fidèles alliés comme Bill Frist et Dennis Hastert. Bush, s'il était réélu, bénéficierait d'un soutien qui lui permettrait d'assurer la promotion de son programme politique et de faire passer bon nombre de réformes législatives durant son deuxième mandat. Ainsi en est-il des baisses d'impôt, de l'augmentation des budgets militaires ou encore du développement du bouclier antimissile, projets qui sont tous accueillis très favorablement par les majorités républicaines du Congrès. Peut-on pour autant parler de «Chambre introuvable» ou de Chambre d'enregistrement? Il est vrai qu'une étude récente, menée par le Congressional Quarterly, confirme qu'il existe une discipline -- implicite -- de vote au sein du Parti républicain, dont les représentants et sénateurs votent rarement contre Bush. Après le 11 septembre 2001, on avait vu un alignement bipartisan entre les démocrates et les républicains. Toutefois, sur ce dernier point, les choses ont évolué: les démocrates au Congrès se font désormais très critiques des politiques républicaines. Il est ainsi certain qu'une deuxième administration Bush devra faire face à l'opposition des représentants et des sénateurs démocrates sur une prorogation du USA Patriot Act ou toute autre motion sur l'usage de la force. Faute de majorité, toutefois, ils se contenteront sans doute de recourir à des manoeuvres dilatoires comme le filibuster pour retarder ou bloquer l'action législative républicaine. Bush aura donc les coudées franches avec ce nouveau Congrès, mais ce ne sera pas un blanc-seing.

Un contrepoids lourd pour Kerry?

Si John Kerry est élu, il devra donc sans doute composer avec un Congrès républicain. Tandis que le Sénat et la Chambre seront dirigés par d'ardents partisans de Bush, Kerry aura beaucoup de difficulté à faire passer son programme de réformes en matière de santé, d'économie ou encore d'affaires étrangères. En dépit de ses promesses électorales, Kerry devra affronter un Congrès républicain et aura beaucoup de peine à rompre avec l'«héritage» de Bush.

En matière de politique intérieure, les républicains comme Bill Frist ont résolument affirmé leur opposition aux mesures proposées par Kerry, estimant par exemple que l'élargissement de l'assurance-maladie à 96 % de la population américaine constituait un gouffre financier. Il en va de même pour ce qui est de la politique extérieure. Parmi les plus fidèles partisans de Bush au Congrès, nombreux sont ceux qui, comme Dennis Hastert, appuient une politique extérieure fondée sur la primauté de la souveraineté et de la sécurité nationales des États-Unis. Si, pour redorer l'image de la superpuissance américaine dans le monde, Kerry demandait au Sénat de ratifier des traités comme Kyoto, la Convention sur les armes biologiques ou encore le traité portant sur la Cour pénale internationale, il est certain qu'il rencontrerait une levée de boucliers. Or, pour que les traités signés par le président soient ratifiés, il faut que 67 des 100 sénateurs les approuvent. Il est dès lors évident qu'avec une majorité républicaine au Congrès, Kerry ne fera guère mieux que Bush dans le domaine des traités internationaux et des ententes multilatérales.

Combinées à l'élection présidentielle, les élections au Congrès sont donc très importantes pour l'avenir des Américains. Pour les démocrates, il est clair qu'une victoire républicaine aux élections à la Chambre et au Sénat altérerait le triomphe de Kerry, qui prendrait alors des allures de demi-victoire. En somme, compte tenu du fait que Kerry a déjà emprunté plusieurs positions semblables à celles de Bush pour courtiser l'électorat américain, on peut même se demander si les républicains n'ont pas déjà gagné l'élection présidentielle...

***

L'auteur est chercheur à la chaire Raoul-Dandurand, candidat au doctorat en science politique à l'UQAM et coauteur de l'ouvrage Les Élections présidentielles américaines, paru aux Presses de l'Université du Québec.


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