Les Cris songent à développer eux-mêmes l'éolien

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Commenter cet article Fil RSS Droits de reproduction

Louis-Gilles Francoeur
Édition du mercredi 20 octobre 2004

Mots clés : cris

L'exploitation du vent respecte davantage les valeurs autochtones

Les Cris de la baie James songent très sérieusement à développer l'énorme potentiel éolien de leur région, décidés au besoin à devancer Hydro-Québec et surtout à susciter eux-mêmes une solution de rechange moins dommageable pour leur environnement que les grands ouvrages hydroélectriques qui défigurent trop, à leur avis, leur région.

Le chef de la communauté de Nemaska, Josie Jimiken, a révélé hier au Devoir, en marge du 20e congrès annuel de l'Association canadienne de l'énergie éolienne (ACÉÉ), la nature des démarches multiples que plusieurs communautés et le Grand Conseil des Cris avaient amorcées récemment afin d'évaluer l'intérêt et la meilleure stratégie de développement du potentiel éolien de la région de la baie James, seuls ou avec des partenaires, privés ou publics.

Le président du Conseil économique de la municipalité de Whapmagoostui, Matthew Mukash, qui a dirigé avec succès à l'époque l'opposition au projet Grande-Baleine, assiste lui aussi au congrès de l'ACEE à Montréal pour, dit-il, se «familiariser avec l'industrie, les techniques et explorer jusqu'où notre communauté doit s'associer au développement de la filière éolienne».

La communauté crie, raconte le chef Jimiken, s'est dotée d'une structure au cours des derniers mois afin d'orchestrer le développement énergétique de la région d'une manière qui soit compatible à la fois avec les valeurs autochtones et avec l'intérêt économique bien compris des différentes communautés. Le Grand Conseil a ainsi créé en août un organisme responsable de la planification de ce développement énergétique plus compatible avec les valeurs cries, qu'on a appelé Authority on Energy and Sustainable Development. Cet organisme est en train de mettre sur pied son secrétariat et de se doter des moyens matériels et humains lui permettant d'assumer son mandat.

À court terme, précisent le chef Jimiken et son collègue Mukash, quelques communautés se sont concertées, y compris celle de Chisasibi, voisine du complexe de La Grande, pour préparer une demande de subvention destinée aux autorités fédérales afin d'identifier la stratégie de développement des forces éoliennes les plus rentables de leur secteur, qu'il s'agisse de parcs à proximité de leurs villages ou plus loin.

Matthew Mukash s'intéresse particulièrement à l'exploitation des immenses régions côtières de la baie James et de la baie d'Hudson, que les vents dominants de l'ouest ou puissants du nord balaient avec constance, après une traversée de plusieurs centaines de kilomètres sans rencontrer un seul obstacle sur les flots des mers intérieures. Le chef Jimiken est, de son côté, fasciné par l'énorme potentiel éolien qu'on retrouve à l'intérieur des terres, là où se trouve sa communauté, un territoire qui recèle quelques-unes des zones les plus venteuses de tout le Québec, comme on peut le voir dans le nouvel inventaire canadien des vents divulgué avant-hier par Environnement Canada.

Les deux leaders cris ne mentionnent à aucun moment durant l'entrevue qu'ils cherchent à prendre de vitesse Hydro-Québec, laquelle ne songe même pas à mettre en valeur le potentiel éolien de ses propres barrages nordiques, situés dans des zones très venteuses.

Mais «il était temps qu'Hydro fasse quelque chose dans le domaine éolien», explique le chef Jimiken, en évoquant les 1000 MW qui seront produits en Gaspésie et que Québec a dû imposer à Hydro-Québec. «Il est temps maintenant que ça se passe de notre côté», dit-il.

Matthew Mukash, ancien chef de Whapmagoostui, explique que les éoliennes ont sa préférence parce qu'elles ne détruisent pas l'environnement nordique et que les oiseaux migrateurs et les caribous s'adapteront facilement à leur présence, contrairement au «chambardement majeur» que provoque l'inondation des territoires sous les barrages hydroélectriques.

Les deux leaders cris précisent qu'ils vont faire rapport rapidement au Grand Conseil au sujet de leurs démarches au congrès de l'ACEE et de leurs contacts avec des professionnels de différents horizons et avec des industriels. «On verra, explique le chef Jimiken, si on va aller plus loin, quelle forme cela prendra et s'il faut amorcer des discussions avec Québec et sa société d'État.»

Solution de remplacement

Le chef Jimiken estime personnellement que le développement systématique du potentiel éolien de sa région pourrait avantageusement remplacer le détournement de la rivière Rupert vers les bassins de la Eastmain et de la Grande, une dérivation qui couperait les territoires de sa communauté.

De plus, ajoute-t-il, le développement de l'industrie éolienne aurait des effets bénéfiques et structurants pour l'économie des communautés locales, car des emplois permanents s'y créeraient, un savoir-faire technologique s'y développerait et des entreprises s'y implanteraient.

Aucune option économique n'est privilégiée pour l'instant. «Mais on n'en exclut aucune» et toutes les formules seront explorées, ajoute le chef Jimiken, qu'il s'agisse de créer une entreprise totalement autochtone de services énergétiques semblable à Cri-Construction ou d'établir des partenariats privés-publics. L'exemple européen, où le développement de l'éolien s'est avéré plus créateur d'emplois que toutes les autres filières énergétiques, a particulièrement intéressé les Cris.

Au rythme où vont les choses, l'inventaire stratégique et économique que les Cris veulent obtenir pour planifier leur stratégie de développement de l'éolien est fort susceptible d'être prêt avant celui que le ministre québécois des Ressources naturelles, Sam Hamad, a promis, en mars dernier, de réaliser en vue des travaux de l'imminente commission parlementaire sur l'énergie.

Le ministre Hamad confirmait récemment que cet inventaire «technico-économique» n'a pas fait encore l'objet du moindre appel d'offres par Québec et qu'aucun budget n'a été approuvé à cette fin.

Un inventaire éolien technico-économique est fort différent de l'inventaire théorique réalisé, par exemple, par Environnement Canada, qui dresse la carte de tous les vents, partout, sans exception. Un inventaire technico-économique désigne les zones aptes au développement parce qu'elles sont, par exemple, proches des lignes de transport existantes ou des équipements de production hydroélectriques, qu'elles ne nuisent pas à la survie d'écosystèmes sensibles, à des paysages à valeur patrimoniale ou à des projets récréotouristiques.

Pour l'instant, le seul inventaire de ce genre a été réalisé par la société Hélimax pour le compte de l'ACEE et du regroupement des groupes écologistes lors des audiences sur le Suroît. Cette étude désignait, au sud du 52e parallèle, un potentiel de vents à valeur commerciale de plus de 400 000 MW et de plus de 1200 TWh à moins de 25 km des lignes de transport d'Hydro-Québec, en excluant les sites sensibles. Le Québec produit 35 000 MW d'électricité et environ 200 TWh d'énergie sur une base annuelle.

Québec s'est engagé à refaire cet inventaire technico-économique selon ses critères, en vue d'éclairer les travaux de la commission parlementaire sur l'énergie dont il doit annoncer la tenue aujourd'hui ou demain. Les représentants politiques au sein de la commission entendraient dans un premier temps des spécialistes et des experts, ce qui est censé concrétiser la promesse électorale du Parti libéral de tenir une «commission technique et scientifique» dirigée par des chercheurs et non par des politiciens. Au début de 2005, les groupes d'intérêt seraient entendus brièvement lors du dépôt de leurs mémoires destinés à l'ébauche d'une nouvelle politique énergétique.


Vos réactions


Cayer dehors! - par Claude L'Heureux (claude.lh@sympatico.ca)
Le mercredi 20 octobre 2004 20:00

Réagissez à ce texte


 

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Commenter cet article Fil RSS Droits de reproduction

Haut de la page

Vous avez le statut de visiteur
Identifiez-vous


[an error occurred while processing this directive]

Recherchez dans le site

Recherche rapide dans Le Devoir.com