Commandites: il fallait effacer des traces
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Une ex-adjointe de Gagliano raconte les tentatives de camouflage
Ottawa -- Pour la première fois depuis le début de toute l'affaire des commandites, une ancienne adjointe de l'ex-ministre Alfonso Gagliano a pu affirmer sans détour qu'on lui avait demandé d'effacer des traces d'intervention dans des dossiers et que le cabinet de l'ex-ministre s'ingérait dans le choix des agences pour la gestion des commandites.À l'été 2003, un ancien adjoint politique de l'ancien ministre Gagliano, Pierre Brodeur, a communiqué par téléphone avec Mme Bouvier pour l'inviter à dîner. Selon le récit de la fonctionnaire, l'initiative découlait de Jean-Marc Bard, l'ancien chef de cabinet du ministre.
«[M. Brodeur] m'avait téléphoné pour aller dîner avec lui pour parler de ça [des commandites] parce que là, la GRC se mêlait du dossier, a déclaré Mme Bouvier. Alors, il m'avait dit: "Écoute, Johanne, on devrait se rencontrer à la demande de Jean-Marc, il faudrait être tous sur la même longueur d'onde".»
Mme Bouvier avait refusé une telle rencontre et a servi la même réponse à une autre invitation similaire, dans la même période, faite par un autre ancien adjoint du ministre.
Responsable de la gestion des demandes de commandites au bureau du ministre et de la coordination avec la direction des commandites de mai 1999 à janvier 2001, Mme Bouvier a une bonne connaissance de la façon dont le programme était utilisé et géré. C'est d'ailleurs cette gestion qui l'a poussée à quitter son poste, mal à l'aise avec les pratiques qu'elle observait et avec certaines demandes que ses supérieurs lui formulaient.
Hier, elle a relaté comment l'ancien chef de cabinet, M. Bard, et le ministre Gagliano intervenaient dans le processus de décisions. Elle dit d'ailleurs avoir participé à de nombreuses rencontres en compagnie des deux hommes, rencontres où ils prenaient les décisions sur les sommes à accorder.
Mme Bouvier affirme que le choix des agences pour superviser des commandites relevait aussi du cabinet du ministre. Interrogée par le juge John Gomery, la fonctionnaire a souligné que la suggestion des agences découlait de la direction des commandites, donc de Charles Guité ou Pierre Tremblay, «sauf que la décision était prise au cabinet du ministre».
Si M. Bard semblait très actif dans la prise de décisions, il désirait néanmoins que son rôle demeure discret, notamment après la vérification interne menée en 2000. Il avait donc prié Mme Bouvier d'effacer toute trace de son nom dans la correspondance.
«À l'époque, des fois, on recevait de l'information suite à une rencontre avec quelqu'un et le nom de M. Bard se retrouvait sur la correspondance, a déclaré la témoin. Puis, avant que j'achemine cette correspondance au bureau d'Isabelle Roy [de la direction des commandites], il me demandait d'enlever avec du liquide correcteur son nom aux différentes places où son nom apparaissait dans la correspondance.»
Avant son passage au poste de gestionnaire des commandites, la fonctionnaire était responsable de la gestion de la correspondance reçue au cabinet. Mme Bouvier a raconté qu'elle avait été surprise lorsqu'on lui avait demandé de ne pas enregistrer dans le système, comme le voulait la procédure, les lettres de demande de commandite reçues au cabinet de M. Gagliano.
Depuis le début des travaux de la commission Gomery, il s'agit du troisième témoin à déclarer, sous serment, que l'ex-ministre des Travaux publics et son cabinet s'ingéraient dans les décisions.
Pour disculper son client malmené par tous ces témoignages, Pierre Fournier, qui représente M. Gagliano devant la commission, s'est tourné vers une défense qui en a pris plus d'un par surprise en révélant l'alcoolisme d'un fidèle adjoint de l'ex-ministre.
Me Fournier a argué que si le cabinet d'Alfonso Gagliano est intervenu plus souvent dans le programme de commandites à partir de 1999, c'est parce que son directeur, M. Tremblay, avait un sévère problème d'alcool et qu'une supervision s'imposait.
L'avocat a fait valoir cette surprenante version des faits lors de son contre-interrogatoire d'Isabelle Roy, une ex-adjointe de M. Gagliano qui a également été à la direction des commandites à partir de 1999. Durant tout son témoignage, Mme Roy a affirmé à de nombreuses reprises que le bureau de M. Gagliano et M. Gagliano lui-même intervenaient continuellement dans le processus de décision relatif aux commandites.
L'avocat de l'ex-ministre a longuement contre-interrogé Mme Roy, pour finalement l'amener à admettre que, lorsqu'elle occupait un poste dans l'équipe des commandites, c'était elle qui gérait réellement le programme plutôt que le directeur, M. Tremblay.
«N'est-il pas exact que la raison pour laquelle M. Tremblay vous laissait gérer le programme toute seule, c'est que M. Tremblay avait un sérieux problème d'alcool?», a interrogé l'avocat.
Mme Roy a acquiescé, avouant que M. Tremblay n'était souvent pas en mesure de travailler en après-midi. La fonctionnaire a aussi admis que ces problèmes d'alcool étaient présents lorsque M. Tremblay était chef de cabinet de l'ex-ministre.
Jamais, depuis le début de toute l'affaire des commandites en 2002, cette information n'avait encore été rendue publique. Me Fournier a expliqué que ce n'était pas de gaieté de coeur, mais qu'il n'hésitait pas à révéler ce détail maintenant pour défendre l'intégrité du cabinet de l'ex-ministre et rendre publics «tous les faits pertinents».
M. Tremblay ne peut se défendre puisqu'il est décédé, il y a deux semaines, à la suite d'une longue maladie.

