Perspectives -Coup de poker provocateur

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Commenter cet article Fil RSS Droits de reproduction

Manon Cornellier
Édition du mercredi 06 octobre 2004

Mots clés :

Paul Martin aurait voulu indisposer le Québec et se mettre le Bloc québécois à dos qu'il n'aurait pas fait mieux. Le discours du Trône lu hier a surpris, mais pas pour les raisons prévues. Les engagements et les promesses sentaient, comme on s'y attendait, le réchauffé. Il était difficile de faire autrement, moins d'un an après le premier discours du Trône de l'ère Martin et moins de quatre mois après les élections générales.

Mais trois semaines à peine après la conclusion d'un accord majeur en santé et la reconnaissance du fédéralisme asymétrique, les vieilles habitudes ont déjà pris le dessus. Un gouvernement Martin se mêlera, comme il l'avait déjà dit, de dossiers relevant des provinces comme les garderies, les affaires municipales et la formation de la main-d'oeuvre. Il cherchera même à mettre en place un processus unique d'évaluation environnementale. On répète tout au long du discours que tout cela se fera avec les provinces, qu'on travaillera avec elles, qu'on leur laissera de la flexibilité. Mais on n'a pas cru nécessaire une seule fois d'invoquer le recours possible à cette nouvelle approche asymétrique dont on était pourtant si fier dans la nuit du 15 septembre.

«Un accord historique», disait Paul Martin cette nuit-là.

Le ministre Pierre Pettigrew affirmait hier que le chef bloquiste Gilles Duceppe faisait «de la politique» avec ses critiques dans le but de «regagner du terrain» à la suite de la signature de l'entente «historique» avec le Québec.

Tellement historique, doit-on lui rappeler cependant, qu'on n'ose même pas la mentionner dans le discours inaugural du gouvernement! Si ce n'est pas là que doit être affirmé ce qui devait devenir le nouveau principe directeur des relations fédérales-provinciales sous Paul Martin, où est-ce?

La ministre des Affaires intergouvernementales, Lucienne Robillard, expliquait la chose en affirmant que «c'est un fait accompli». Selon elle, ce «principe général [...] est énoncé dans chacune des sections du discours du Trône. [...] Partout dans le discours du Trône, vous trouvez [cette référence au] travail avec les provinces». C'est un peu court, surtout que ce genre de vocabulaire se retrouvait dans tous les discours du Trône des dix dernières années. Comme changement d'esprit, on repassera.

Les libéraux semblent avoir oublié une autre décision importante prise durant cette nuit du 15 septembre. Le gouvernement fédéral a accepté de convoquer, pour le 26 octobre, une conférence des premiers ministres sur les «pressions financières» subies par les provinces. Il n'était plus question hier que de réforme de la péréquation.

On sait que Paul Martin et son gouvernement nient farouchement l'existence d'un déséquilibre fiscal mais, au Québec, l'unanimité est faite autour de cet enjeu. Tous les partis d'opposition fédéraux s'y sont ralliés. Quand les libéraux ont commencé à utiliser, le printemps dernier, l'expression «pressions financières», on a cru un instant qu'ils cherchaient à amadouer leurs critiques. On a compris hier, à leur silence, qu'ils s'en fichaient.

Les libéraux ont clairement fait en sorte d'accommoder suffisamment le NPD pour obtenir son appui. L'ancien chef néo-démocrate Ed Broadbent faisait d'ailleurs état de conversations avec des ministres libéraux pour pousser l'idée d'une réforme électorale, un point abordé dans le discours.

L'équipe Martin a par contre voulu, de toute évidence, isoler le Bloc et ainsi faire porter le poids d'une éventuelle défaite du discours du Trône sur les conservateurs. Ça sent la manoeuvre stratégique à courte vue et le pire est que les libéraux avaient l'air, hier, d'en être fiers quand on leur posait la question.

Le Bloc québécois ne peut, sans renier ce qu'il est, voter pour le discours tel que rédigé et on peut douter de la possibilité de l'amender de manière à pouvoir le satisfaire. Les amendements éventuels seraient trop substantiels pour passer la rampe.

La pression est maintenant sur les conservateurs de Stephen Harper. Le pari des libéraux est toutefois dangereux. Il est vrai qu'aucun parti ne veut de nouvelles élections si rapidement, mais pas au point de vendre son âme. Il est sûr aussi que le Bloc et le PC peuvent s'opposer sans faire tomber le gouvernement. Il leur suffit de garder assez de députés à l'écart.

Le pari est dangereux pour une autre raison. Si l'esprit qui se dégage du discours du Trône devait se refléter dans les programmes à venir à l'égard des villes, des garderies, de l'environnement et des provinces, les libéraux perdraient au Québec le petit capital de sympathie que leur a apporté l'entente asymétrique sur la santé. Or ce sont eux qui ont perdu de gros ballots de plumes au Québec le 28 juin, pas le Bloc.

Il y a peut-être une explication supplémentaire à l'attitude des libéraux: l'opposition au sein de leurs propres rangs, l'accord asymétrique ayant fait des vagues dans le parti. Cela pourrait expliquer aussi tous ces silences significatifs des dossiers majeurs, comme les mariages entre conjoints de même sexe et la décriminalisation de la marijuana. Paul Martin les présentait pourtant comme prioritaires en janvier dernier et il a fait sa campagne électorale en se drapant dans la Charte des droits et le respect des minorités.

Le discours du Trône n'est pas une liste d'épicerie, a répliqué Mme Robillard. Mais si on croit utile d'y répéter de vieilles promesses relativement modestes, comme celle de Canada Corps, on pourrait faire de même avec des enjeux nettement plus cruciaux.

Les ministres répétaient hier que le discours reflétait le programme qui les a fait élire. On n'en doute pas, mais cette plateforme leur a valu un gouvernement minoritaire et une raclée au Québec, ce qui signifie qu'il y manquait quelque chose. C'est-à-dire des accommodements, ceux qu'on ne retrouvait nulle part hier.

mcornellier@ledevoir.com


Vos réactions


Aucun commentaire ... soyez le premier !

Réagissez à ce texte


 

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Commenter cet article Fil RSS Droits de reproduction

Haut de la page

Vous avez le statut de visiteur
Identifiez-vous


[an error occurred while processing this directive]

Recherchez dans le site

Recherche rapide dans Le Devoir.com