Le pétrole menace-t-il l'économie?

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François Desjardins
Édition du samedi 02 et du dimanche 03 octobre 2004

Mots clés : menace

Source: Newscom

La question pourrait bel et bien dominer la réunion des ministres des Finances des pays du G7 à Washington ce week-end. Les prix du pétrole brut ayant bondi de 20 % depuis le mois de mai, à quel moment faut-il commencer à s'inquiéter de leur impact?

L'économie mondiale carbure à un rythme jamais vu depuis 30 ans, mais l'interrogation tombe à point nommé, surtout que le light sweet crude a terminé hier à New York au-delà du seuil psychologique de 50 $ le baril, plus précisément à 50,12 $, pour la toute première fois.

L'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) a déjà fait le calcul: dans l'année suivant une hausse de 10 $ le baril, le produit intérieur brut mondial encaisse dans les dents un coup de balai d'environ 0,5 %, c'est-à-dire 255 milliards $US.

Mais plus près de nous, plusieurs économistes n'en demeurent pas moins convaincus que l'économie canadienne dans son ensemble n'en souffre pas outre-mesure et qu'elle en profite peut-être même un peu. L'explication est simple, disent-ils, le Canada exportant aujourd'hui davantage de pétrole qu'il n'en importe. En gros, l'impact serait donc marginal.

Dans le détail, toutefois, la situation est tout autre. En effet, sous ce statut d'exportateur net se cachent des économies régionales fort différentes qui subissent à leur façon cette récente montée. Et ce, même si les prix sont encore loin des quelque 80 $ en vigueur au tournant des années 80 (en dollars d'aujourd'hui).

«En Ontario, au Québec, au Manitoba et au Nouveau-Brunswick, on se gratte la tête, mais soyez assuré que certains en Alberta se demandent quoi faire avec tout cet argent, à commencer par le gouvernement, pour lequel le phénomène signifie des recettes assez spectaculaires», dit Dale Orr, directeur de la division canadienne de Global Insight, une firme-conseil de Boston. Terre-Neuve figure aussi au registre des gagnants, s'empresse-t-il d'ajouter.

Impact sur le Québec

La conséquence pour le consommateur est connue: la hausse des prix du pétrole brut se répercute d'abord sur l'essence à la pompe, la variation qui en découle réduisant du coup le revenu disponible du travailleur moyen pour ses dépenses discrétionnaires comme les petits luxes. Nombre d'entreprises en souffrent également, comme celles des transports et de la logistique. Et c'est sans parler, en bout de course, du risque de voir les prix du pétrole déteindre sur l'ensemble des prix des biens de consommation et ainsi doper l'inflation.

De manière plus concrète, le ministère québécois des Finances a dévoilé le mois dernier une étude sur l'impact provincial de cette augmentation. Se basant sur une hausse de 20 % du prix du baril, de 35 à 42 $, il chiffre carrément à 1,3 milliard la ponction dans l'économie du Québec. En un an, il en résulterait ainsi un impact négatif de 0,8 % sur le produit intérieur brut et de 1,4 % en deux ans.

«On pourrait dire que 90 % de la population canadienne est affectée négativement, contre 10 % pour laquelle c'est positif, résume M. Orr. Mais la création de richesse pour cette tranche de 10 % est si importante que cela compense largement.»

Cette hausse, dit François Dupuis, chef économiste adjoint au Mouvement Desjardins, tombe tout de même «au bon moment» car l'économie est en phase de reprise et l'inflation est donc peu élevée. Malgré les prix du pétrole, il prédit pour 2004 une croissance économique de 3 %, suivie de 3,6 % l'an prochain. Du côté de la Banque du Canada, on attend un rythme de 3,5 % jusqu'en juin 2005 et de 3 % jusqu'au début de 2006.

À l'échelle mondiale, le FMI prédisait lui-même mercredi une croissance mondiale de 5 % en 2004, un sommet de 30 ans. Pour 2005, il a abaissé ses prévisions de 4,4 à 4,3 %, se disant préoccupé par la volatilité du pétrole.

Variations rapides

En ce qui concerne l'économie canadienne, une partie du risque découlera cependant de la durée de ces prix. M. Dupuis s'attend personnellement à ce que le baril de pétrole glisse vers les 40 $ au cours des prochains trimestres pour aboutir vers 35 $ fin 2005, mais selon lui, tout peu changer très vite.

«Si ça demeure entre 50 et 60 $ le baril, l'économie canadienne pourrait se faire prendre par la bande avec un impact indirect», dit-il. «Ça se passerait surtout du côté américain et à l'échelle mondiale. Si les partenaires commerciaux étaient affectés, nos exportateurs auraient plus de difficulté à vendre à l'étranger.»

Mais les observateurs dans leur ensemble ne croient aucunement dans la durabilité des prix élevés. Il s'agit, disent-ils, d'un phénomène spéculatif. Des événements récents ont semé une certaine inquiétude sur les marchés, certains trouvant «exagérées» les réactions des marchés face aux tensions au Moyen-Orient, aux problèmes du géant russe Ioukos et aux ouragans dans le golfe du Mexique.

«Il y a une prime de risque de 10 ou 15 $ en ce moment», estime John Anania, économiste principal à la Banque Royale du Canada. «Mais avec le passage des élections américaines, voire celles en Irak, cette prime de risque peut fort bien diminuer», ajoute-t-il, précisant prévoir que le prix du baril s'établira à une moyenne de 37 $ l'an prochain.

«Ça pourrait tourner assez vite», estime M. Dupuis. «Mais récemment, à chaque événement, comme cette semaine avec les rebelles au Nigeria, le marché s'emballe et ajoute une nouvelle prime de risque.»

Il y a peut-être de l'espoir. En effet, à l'apaisement de certaines tensions pourraient s'ajouter d'éventuelles décisions de l'Organisation des pays producteurs et exportateurs de pétrole (OPEP). Même si celle-ci préconisait jadis une fourchette de prix entre 22 et 28 $ le baril, un objectif hors de portée pour l'instant, elle voudrait au moins commencer par les ramener sous les 40 $.

«Les prix sont affectés par une prime qui va au-delà de ce qui serait justifié par les fondamentaux de l'offre et de la demande», disait mercredi l'OPEP, dont les membres ne peuvent pas produire plus de 27 millions de barils par jour pour l'instant. L'organisation affirmait toutefois être prête à hausser ces quotas de un million et demi à deux millions de barils. «Les ministres de l'OPEP, concluait-elle, resteront en étroite communication afin de rétablir le calme sur les marchés.»


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