La rentrée parlementaire lundi prochain - Campagne électorale, prise 2
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Paul Martin gouvernera un oeil sur les sondages et l'autre sur les partis d'opposition

Photo: Agence Reuters
«M. Martin doit décider comment il entend gagner sa majorité», résume avec réalisme l'historien John English, de l'université Waterloo. Or, comme Lester B. Pearson [1963-68], il est, non seulement minoritaire, mais aussi confronté au problème d'une faible représentation de l'Ouest. Comme Pearson encore, il dépend du vote urbain et peut espérer ne faire des gains qu'au Québec», explique M. English, qui prédit «que cela affectera la manière de fonctionner du gouvernement».
L'autre préoccupation du gouvernement libéral sera de préserver l'image plus progressiste que le parti a tenté d'imposer durant la dernière campagne. Les libéraux sont reconnus pour faire campagne à gauche et pour diriger ensuite un peu plus à droite. Sauf quand ils sont minoritaires. Pierre Elliott Trudeau racontait, dans ses mémoires, s'être fait donner le conseil suivant: s'assurer, en cas de défaite, d'être défait sur une mesure progressiste.
«Je pense que c'est un bon conseil, de dire John English. Et maintenant que l'accord sur la santé est conclu, on verra le gouvernement se concentrer sur deux ou trois enjeux qui peuvent se révéler utiles en campagne électorale, comme les questions liées à l'enfance, aux villes et aux affaires internationales. [...] Cet accord a été une sorte de triomphe pour M. Martin, ce qui lui a donné, pour un certain temps, une plus grande marge de manoeuvre car il se présente aux Communes avec un dossier majeur déjà résolu.»
Non seulement résolu mais pratiquement classé, puisque aucun parti d'opposition n'a rejeté l'accord. Le chef conservateur Stephen Harper est même allé jusqu'à dire qu'il l'aurait signé, y compris le volet sur le fédéralisme asymétrique.
Des avertissements
Le politologue Alain-G. Gagnon, de l'UQAM, souligne que Paul Martin a «joué gros» en décidant de tenir la conférence sur la santé, l'engagement central de sa campagne, avant même de rencontrer le Parlement. «Ç'aurait pu être un échec monumental. L'impression qu'on a, pour l'instant, est plutôt le contraire. Il semble avoir marqué des points. Maintenant, jusqu'à quel point les partis d'opposition vont-ils laisser le parti gouvernemental marquer des points? Il ne faut pas qu'il en marque trop, car c'est aussi de leur avenir politique qu'il est question.»
Les partis d'opposition ont commencé à lancer des avertissements au gouvernement cette semaine. Le chef bloquiste Gilles Duceppe a dit qu'il forcerait un vote contre le bouclier antimissile si le gouvernement allait de l'avant sans consulter le Parlement. Le chef néo-démocrate, Jack Layton, entend, quant à lui, obliger la Chambre à se prononcer sur la création d'une assemblée de citoyens chargée d'étudier les réformes démocratiques.
Le chef conservateur Stephen Harper a été plus loin. En entrevue au Devoir, il a affirmé être prêt pour de nouvelles élections n'importe quand. Il avait affirmé la veille qu'il était prêt à voter contre le discours du Trône si c'était nécessaire.
M. Gagnon voit de la bravade dans ces commentaires. Il pense que le gouvernement a, pour un temps, une ouverture pour passer à l'action. «Sa force est en début de mandat», dit-il. Il donne l'exemple du bouclier antimissile auquel s'opposent le Bloc québécois, le NPD et plusieurs libéraux. «Des choses comme ça, il doit les faire tôt car il est alors difficile pour les partis d'opposition de provoquer une élection. Le choix de la bataille est en effet crucial. Tout est question de jugement politique.»
Tout le monde répète que ni la population ni les partis ne veulent d'élections rapides. Cet argument agace Stephen Harper et Gilles Duceppe, qui ont répété cette semaine qu'il n'était pas question de maintenir le gouvernement au pouvoir pour le simple plaisir d'éviter des élections. «Il n'y a pas que nous qui devons en tenir compte, les libéraux doivent en tenir compte [aussi] et ne pas agir comme s'ils étaient majoritaires. [...] On prendra nos responsabilités, tout comme M. Martin, qui devra décider s'il veut tomber ou pas», a insisté M. Duceppe.
Les sondages
Selon John English, ce sont les sondages qui seront les vrais indicateurs du potentiel de survie du gouvernement. «Si le parti au pouvoir remonte dans les sondages et demeure dans cette position, les partis d'opposition seront réticents à forcer une élection. Si le gouvernement commence à chuter comme celui du conservateur Joe Clark en 1979, il se transformera en cible et les choses pourraient évoluer très rapidement. [...] Si j'étais dans la position des libéraux, je ne penserais pas tellement à la chute possible du gouvernement maintenant mais à la façon de remonter dans les sondages et d'être capable de déclencher des élections dans deux ans.»
Mais l'exercice est délicat. Le gouvernement ne peut s'appuyer sur aucun parti pour gouverner. Cela rend les choses moins sûres mais lui offre la possibilité de jouer sur différents tableaux, s'alliant avec les uns ou les autres selon les besoins. Avec 135 députés, il manque 20 sièges aux libéraux pour être majoritaires. Ils peuvent toujours se tourner vers le NPD mais, avec ses 19 députés, ça ne suffit pas. Ce sont les 54 bloquistes et les 99 conservateurs qui comptent le plus.
Paul Martin a rencontré les trois chefs de l'opposition à une occasion, mais il n'entend pas les laisser lui dicter sa conduite. «Nous avons fait campagne sur notre vision du Canada. [...] C'est notre programme et c'est ça qui sera reflété dans le discours du Trône», a-t-il insisté jeudi, à sa sortie de la réunion du conseil des ministres. L'accent sera mis toutefois sur les volets jugés plus à gauche. Garderies, villes, autochtones, la place du Canada dans le monde, a d'ailleurs résumé Paul Martin.
Le parcours de Paul Martin ne s'annonce pas sans écueil cependant. Son gouvernement a délibérément décidé, le printemps dernier, de retarder une foule de décisions et de dossiers en comptant sur un futur mandat majoritaire pour y faire face.
Et le voilà, vulnérable, avec la commission Gomery sur le scandale des commandites qui se déroule en toile de fond, le menaçant chaque jour de révélations embarrassantes. L'audience de la Cour suprême sur le mariage entre conjoints de même sexe commence mercredi prochain et l'avis pourrait être rendu quelques mois et non quelques années avant les prochaines élections.
Paul Martin a aussi retardé autant que possible un chapelet de nominations sous prétexte d'attendre un nouveau mécanisme d'examen. On attend toujours, que ce soit, entre autres, à Via Rail ou à la Banque de développement. Il y avait Postes Canada, mais on y a vu jeudi. Et il y a le Sénat. Douze sièges sont vacants, dont trois des six sièges albertains et trois autres au Québec.
Washington
La question du bouclier antimissile américain traîne depuis des mois. Le gouvernement peut décider d'y participer sans attendre l'accord des Communes, mais le Bloc a déjà promis de forcer un vote et il a l'appui du NPD et du PC. Les libéraux pensaient pouvoir compter sur les conservateurs, mais voilà qu'ils se sont mis à émettre des doutes cette semaine.
Dans ce contexte, c'est tout le dossier des relations canado-américaines qui peut causer des difficultés au gouvernement, croit le politoloque Kenneth McRoberts, du collège Glendon de l'université York. Le résultat de l'élection présidentielle en novembre pourrait toutefois changer la donne, soupçonne John English. «À la lumière du débat de jeudi soir entre les candidats à la présidence américaine, on peut dire que, si John Kerry gagne, la tâche de Paul Martin sera beaucoup plus facile», dit-il, soulignant les nombreuses références de M. Kerry au multilatéralisme et aux Nations unies.
Autre casse-tête: la révision politique étrangère. Sans l'avouer, le gouvernement envisageait l'examen en comité parlementaire comme une formalité. Ce n'est plus le cas. «Le gouvernement va présenter sa politique, mais la structure et la direction des comités feront peut-être en sorte que l'évaluation sera différente», a reconnu récemment le ministre des Affaires étrangères, Bill Graham.
Et il y a les grèves tournantes qui se multiplient dans la fonction publique fédérale et qui pourraient se transformer en grève générale dès la semaine prochaine si les négociations ne reprennent pas. La question des salaires est au coeur du litige.
Paul Martin a le maigre avantage que ses promesses les plus importantes ne dépendent pas toutes de la volonté de la Chambre mais de celles des provinces. On parle ici de garderies et d'affaires municipales. De l'avis d'Alain-G. Gagnon, s'il y a une place où Paul Martin devra faire preuve de compromis, c'est peut-être à la table fédérale-provinciale. Il pourra d'autant moins intervenir dans ces domaines sans l'accord des provinces et sans accepter de nouveaux arrangements asymétriques qu'il veut gagner des points au Québec, note-t-il. Mais avant d'en arriver là, il aura un autre test à passer: la conférence sur le déséquilibre fiscal. Les provinces, en particulier le Québec, y arrivent avec des alliés, les partis d'opposition qui reconnaissent l'existence de ce déséquilibre, contrairement à M. Martin. Et le Bloc, qui n'a pas intérêt à laisser les libéraux faire des gains au Québec, n'hésitera pas à poursuivre la charge qu'il mène depuis des mois sur ce dossier.
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