Technologie: Quand la blogosphère secoue les médias traditionnels
Mots clés : blog
Nombreux sont les journalistes qui observent avec un certain dédain ces « nouveaux journalistes » que sont les bloggueurs. Pourtant, cette semaine, le réputé présentateur Dan Rather a fait connaissance avec ce nouvel univers au point d'en perdre sa crédibilité.
La veille, la prestigieuse émission 60 minutes présentait avec force publicité un reportage sur le passé militaire du président Bush. Selon CBS, et son présentateur vedette Dan Rather, le président américain aurait reçu un traitement de faveur en omettant de se soumettre à l'entraînement requis, notamment sur le plan physique, et ce, afin d'être muté dans un État voisin. Pour appuyer ces dires, le réseau CBS révéla avoir en sa possession de nouveaux documents mettant en cause les états de service militaire du président Bush.
La totalité des médias traditionnels rapportèrent ces informations comme vérité. Après tout, qui irait remettre en question un reportage signé Dan Rather, Monsieur Crédibilité lui-même, un journaliste qui bénéficie du même statut aux États-Unis qu'un Bernard Derome chez nous.
Pourtant, en ce lendemain de reportage, un lecteur du carnet Web PowerLine, Charles Johnson, un expert en typographie remettait en cause la validité des dits documents, et donc, du reportage de Rather. Fin observateur, ce lecteur avait remarqué que les polices de caractères des documents en question ne correspondaient pas aux normes du temps. Selon lui, les documents en question seraient des faux. Ils auraient été produits par un simple texteur, et reproduits de multiples fois au photocopieur pour leur donner une patine vieillotte. D'ailleurs, après avoir reproduit le texte sur son ordinateur personnel avec Microsoft Word pour ne pas le nommer, il s'est avéré que la copie produite était une reproduction identique du document de CBS.
Comme un feu de brousse
La rumeur se répandit comme un feu de brousse au sein de la blogosphère, cet univers où les bloggueurs de tous les pays écrivent, échangent et vérifient chacun des faits publiés par leurs congénères. Véritables fact checkers, d'autres bloggueurs validèrent l'information publiée originalement sur le carnet Web PowerLine. Finalement, les médias traditionnels embarquèrent dans le train en marche et validèrent à leur tour ce que tous savaient désormais sur la Toile, à savoir que les documents présentés par le réseau CBS avaient été forgés.
Après s'être campés sur leurs positions durant plusieurs jours en tentant de défendre leur crédibilité, les dirigeants du réseau CBS, et tout particulièrement Dan Rather, n'eurent d'autre choix que de présenter des excuses publiques en admettant que les documents en question étaient des faux. Îil au beurre noir pour le journaliste-vedette de CBS.
Îil au beurre noir aussi aux médias traditionnels à qui l'on doit reprocher d'avoir quasiment occulté le rôle qu'ont tenu les internautes, et tout particulièrement les bloggueurs dans toute cette affaire. Îil au beurre noir enfin à tous les médias qui, le lendemain du reportage de Rather, ont entériné son reportage comme les Saintes Écritures sans même faire leurs propres vérifications.
Heureusement, quelques journaux comme le Los Angeles Times et le Christian Science Monitor ont eu par la suite le courage de mettre en lumière le rôle tenu par la blogosphère, mais ils sont beaucoup plus nombreux ceux qui ont passé sous silence les révélations publiées sur PowerLine.
Scepticisme
La semaine dernière, à l'émission Sans Frontières sur la Première Chaîne, l'animateur Jean Dussault recevait en entrevue David Pritchard, professeur de journalisme à l'université du Wisconsin à Milwaukee, afin de discuter des impacts de la gaffe de CBS sur la campagne électorale.
Lorsque Pritchard mit en lumière le rôle tenu par les bloggueurs, et du « dynamisme du nouveau système médiatique aux États-Unis, ou Internet et les bloggueurs, ces journalistes amateurs, jouent un rôle qui est sans cesse plus grand », est-ce une fausse impression de ma part, toujours est-il que je sentis le scepticisme de l'animateur de Sans Frontières qui esquiva rapidement l'analyse du professeur en journalisme sur le rôle de la blogosphère dans cette histoire
Pourtant, Pritchard soulevait un enjeu important relativement à cette cohabitation entre les grands médias bien établis et cette nouvelle forme de journalisme citoyen, à savoir que pour les médias traditionnels, il sera de plus en plus difficile de publier des informations erronées, la blogosphère exigera rapidement que les médias leur rendent des comptes.
Mais les médias traditionnels sont-ils prêts à travailler dans une certaine mesure avec ces nouveaux journalistes qui, soit dit en passant, pour la plupart, ne s'autoproclament pas du titre de journaliste justement.
En entrevue au réseau CNBC, à l'émission Capital Report, John Hinderaker, un des trois éditeurs du carnet Web PowerLine a dû défendre la crédibilité des bloggueurs face à une intervieweuse sceptique et un ex-vice-président de CBS vindicatif, surtout lorsqu'il affirma que la plupart des bloggueurs avaient tout autant à coeur que les journalistes traditionnels de valider et de vérifier une information avant de la publier.
Espace à partager
Normal, car, pour qui connaît la dynamique du web et de la blogosphère, et très peu de journalistes malheureusement la connaissent, tous savent que la moindre fausse information est aussitôt soulignée par les milliers de lecteurs d'un blogue et qu'elle vaut à son auteur un déluge de courriels exigeant une rectification. L'affirmation voulant que mille personnes en savent plus qu'une seule se vérifie constamment sur la Toile.
Qu'ils le veuillent ou non, les journalistes devront composer avec ce nouveau système médiatique. Au cours des prochaines années, ils n'auront d'autres choix que de partager leur espace avec cette nouvelle communauté à l'affût d'informations.
Déjà, les bloggueurs ont à leur actif plusieurs bons coups. Outre l'affaire Lewinsky, ce sont les bloggueurs qui « ont sorti » l'histoire des propos ségrégationnistes du sénateur Strom Thurmond appuyés par le sénateur Trent Lott et qui ont coûté son poste au leader de la majorité en chambre.
Pas plus tard que ce mois-ci, l'Associated Press a été obligée de se rétracter alors qu'elle affirmait que lors d'un rassemblement au Wisconsin, les citoyens avaient hué lorsque le président Bush qui avait annoncé la soudaine hospitalisation de Bill Clinton. Avec force séquences audio et vidéo, les bloggueurs ont vite rétabli les faits. Devant ces preuves, l'AP n'eut d'autre choix que de retirer sa nouvelle du fil de presse.
Bien qu'il soit loin le temps où nous verrons un bloggeur recevoir un prix Pulitzer, les journalistes doivent s'interroger sérieusement sur leurs relations avec la blogosphère. Au risque de se voir décerner de plus en plus d'oeil au beurre noir comme Dan Rather, la profession devra apprendre à connaître et à apprivoiser ce nouvel univers.
Pour plusieurs journalistes audacieux qui ont compris cette nouvelle dynamique qui se met en place, les bloggueurs se retrouvent soudainement propulsés au titre de fact checkers de haut de gamme, de nouveau canal d'informations qui très souvent, sera crédible. Pour ces journalistes, les blogues, et plus particulièrement les blogues spécialisés, les carnets Web pointus, sont une nouvelle source d'informations dont il faudra dorénavant tenir compte.
Certains vont même plus loin, et tiennent eux-mêmes carnets Web sur Toile, incitant ainsi leurs lecteurs à compléter et enrichir leurs réflexions. Ceux-là ont compris qu'ils n'avaient rien à craindre des bloggeurs et qu'au contraire, il était possible et même souhaitable de travailler ensemble. À quand une véritable rencontre empreinte d'ouverture entre bloggeurs et journalistes plutôt qu'un autre de ces congrès qui débattent la sempiternelle question, à savoir qui peut se prétendre journaliste ?
mdumais@ledevoir.com
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