Un bouclier, de force

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Commenter cet article Fil RSS Droits de reproduction

Guy Taillefer
Édition du lundi 27 septembre 2004

Mots clés :

Le ministre fédéral de la Défense, Bill Graham, s'est affiché clairement jeudi dernier en faveur de la participation du Canada au déploiement américain du bouclier antimissile. «Je pense que le Canada le regrettera s'il n'y participe pas», a-t-il affirmé. S'il cessait un instant de jouer sur les mots, le premier ministre Paul Martin ne le dirait pas autrement.

Il nous en coûte d'avoir à le reconnaître, mais la déclaration de M. Graham coule de source, pour ainsi dire. «Pour le meilleur et -- surtout -- pour le pire, Ottawa doit y participer», écrivait samedi dans nos pages un spécialiste québécois de la question, Stéphane Roussel. Notez l'accent de résignation.

À quelles conditions? Objectivement, cela n'a pas grande importance. Le noeud de la question tient au fait que les États-Unis iront de l'avant, avec ou sans le Canada -- et, selon toute vraisemblance, avec ou sans George Bush à la présidence. Aussi, les contorsions nombreuses qu'Ottawa met en scène pour acquiescer sans en avoir l'air traduisent l'impasse inconfortable dans laquelle il se trouve. Si Ottawa dit oui, c'est qu'il est aspiré.

Or le Canada est contraint de jouer le jeu du bouclier antimissile dans la mesure où il est prisonnier d'une géographie qui le fait voisin d'un empire. Ce qui confine le débat au surréalisme, au vu du fait que, sur le fond, l'efficacité militaire du projet est extrêmement contestée.

Un refus équivaudrait pour Ottawa à renoncer au peu de pouvoir dont il dispose au chapitre d'une défense continentale que les Américains réforment unilatéralement dans la foulée des attentats du 11 septembre 2001 -- et à laquelle la Grande-Bretagne, l'Australie, le Japon, la Corée du Sud et Israël ont déjà accepté d'apporter leur collaboration par l'entremise de leurs stations d'observation satellitaires.

En l'occurrence, M. Graham a raison de dire qu'un refus de participer marginaliserait le Canada et porterait atteinte à «notre souveraineté» en abandonnant aux États-Unis le contrôle de l'espace aérien canadien. Ici tient la quintessence du caractère relatif de la souveraineté canadienne. Ainsi, ceux qui croient que le Canada aurait raison d'opposer au développement du bouclier la même résistance qu'à la guerre d'Irak pèchent par confusion. Il fut politiquement possible pour le Canada de Jean Chrétien de refuser d'entrer en guerre au nom du multilatéralisme onusien. L'enjeu bilatéral que constitue le bouclier antimissile ne donne malheureusement pas cette marge de manoeuvre à Paul Martin. Un non affecterait négativement le «tissu institutionnel» qui lie les deux pays, pour reprendre les mots de M. Roussel, et placerait le Canada dans une situation délicate.

Son assentiment, Ottawa devrait l'avoir officiellement donné d'ici au 30 septembre, alors que les États-Unis mettront en service la première phase de leur bouclier antimissile. Le tout premier intercepteur de missiles intercontinentaux est installé en Alaska depuis le 22 juillet dernier. Dans les faits, la bénédiction canadienne est déjà officieusement accordée: au début de l'été, le gouvernement acceptait que des modifications soient apportées à l'accord du NORAD afin que l'organisation sous direction binationale puisse contribuer au fonctionnement du bouclier.

Aussi y a-t-il abus de langage de la part du gouvernement Martin à continuer de prétendre «négocier» sa participation avec les Américains. Qu'il marche sur des oeufs et qu'il tergiverse à des fins de popularité électorale n'est pas incompréhensible. Donner l'impression qu'il y a pourparlers d'égal à égal, c'est insulter l'intelligence populaire.

Comme il y a manipulation à nier, comme le font MM. Martin et Graham, que le projet de bouclier, qui n'est encore pour le moment qu'une initiative terrestre et maritime, ouvre la porte à moyen terme à la militarisation de l'espace. Washington ne fait pourtant pas secret de son désir de mettre en place un volet spatial du bouclier en 2012.

Si bien que, quoi qu'il en dise, M. Martin engage de force les Canadiens sur une pente glissante dont on ne sait trop où elle les conduira. Ce qui rend la pilule de ce bouclier, qui produira un immense gaspillage de ressources et d'argent dont va se gaver l'industrie militaire, d'autant plus difficile à avaler. On peut compter sur le Bloc et le NPD, au moment de la rentrée parlementaire dans une semaine et demie, pour signaler au gouvernement -- minoritaire -- de Paul Martin qu'il vaudrait infiniment mieux consacrer les milliards que coûtera le bouclier à la santé, à l'éducation et à la prévention des conflits. Mais c'est un argument que la realpolitik préfère toujours refuser d'entendre.

gtaillefer@ledevoir.com


Vos réactions


Aucun commentaire ... soyez le premier !

Réagissez à ce texte


 

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Commenter cet article Fil RSS Droits de reproduction

Haut de la page

Vous avez le statut de visiteur
Identifiez-vous


Recherchez dans le site

Recherche rapide dans Le Devoir.com