Un dernier verre avant la guerre

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Jean Dion
Édition du mercredi 15 septembre 2004

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Le Canada bat la Finlande 3-2 et enlève la Coupe du monde de hockey

Le capitaine de l'équipe canadienne, Mario Lemieux, tient la Coupe du monde de hockey à l'issue de la victoire du Canada, remportée par 3 à 2 contre l'équipe de la Finlande, hier soir, à Toronto.

Photo: Agence Reuters

On avait dit de la Finlande qu'elle n'avait rien à perdre et du Canada, tout. Entre les deux, le chemin vers la victoire peut être mince, comme dans un seul but d'écart, et c'est exactement ce qui s'est passé. Quelques heures avant le début d'un lock-out dans la Ligue nationale de hockey qui s'annonce long et nul doute hargneux, l'équipe canadienne a remporté hier soir à Toronto la Coupe du monde de hockey sur glace 2004 en s'imposant par la moins rassurante des marges, 3 à 2, et il a pu ce faisant s'inspirer du titre de roman de Dennis Lehane pour souligner l'événement: Un dernier verre avant la guerre.

Et en guise de savoureuse revanche sur les circonstances, à l'issue de cette ultime rencontre, Vincent Lecavalier, qui avait été laissé de côté dans la sélection d'origine, a été consacré joueur par excellence du tournoi, lui qui en a dominé le classement des pointeurs et a montré que l'avenir du hockey aurait du mal à se passer de son talent même s'il y était contraint par la force.

S'il fallait résumer le tout, on le ferait comment? Par ordre chronologique, tenez. Ce qui permettrait d'abord de souligner que Robert Pomakov qui a chanté l'hymne national russe et le slovaque et le tchèque ces jours derniers chante aussi le finlandais. On ne sait pas dans combien de langues il chante au juste, mais c'est toujours plus que Toronto qui n'en connaît qu'une officielle: l'anglais.

La rencontre a démarré sur les chapeaux de roues, le Canada inscrivant un premier filet à 52 secondes à la faveur d'une jeu finlandais douteux en zone neutre qui a permis à Mario Lemieux d'entrer à sa guise en territoire ennemi et de la refiler à Joe Sakic dans l'enclave qui n'allait pas rater ça. Et depuis le temps, on sait un peu ce que cela fait, le premier but, dans le hockey postmoderne. D'autant plus que la défensive scandinave paraissait un peu mêlée. Mais qu'à cela ne tienne, un bon échec avant allait progressivement renverser la tendance dans les minutes suivantes, jusqu'à ce que Riku Hahl fasse 1-1 à la septième minute en déviant un tir de la pointe d'Aki Berg.

Et soudainement, jusqu'à la fin de la première, c'étaient les jeunes arrières canadiens qui suscitaient de petites angoisses chez leurs supporters. Comme contre les Tchèques. Une chance qu'il y avait le trio Lemieux-Sakic-Iginla pour menacer de leur côté. Z'étaient partout, ceux-là.

En début de deuxième, on en était encore à parler de Miikka Kiprusoff, le cerbère finlandais qui arrondit ses fins de mois en faisant office de muraille, lorsqu'à la quatrième minute une rondelle pourtant facile expédiée par Scott Niedermayer -- qui avait jusque-là lui-même, pourtant vétéran, connu sa part de déconvenues en défense -- se fraya un chemin entre ses jambières. Un jeu que Kipper préférera oublier lorsqu'il le reverra sur vidéo, en quelque sorte. 2-1 Canada. On s'est aussitôt mis à supputer sur l'importance des buts impairs. Fondamentaux, les buts impairs: ils évitent ces platitudes que sont les matchs nuls.

Par la suite, le tout s'est aplati quelque peu, en vérité. Du décousu, y compris en unités spéciales. Puis, la question: les Finlandais étaient-ils en train de s'employer à anesthésier l'adversaire? C'est qu'ils lancent peu, et font parfois se dégager l'impression qu'il ne se passe rien. C'était le cas quand Tuomo Ruutu s'est présenté sur le flanc droit avec une minute à faire grosso modo, a déjoué trois joueurs à lui tout seul et a ébranlé les cordages en même temps que ses rivaux, comme qu'on dit, en visant en haut à droite, le vlimeux, dans le secteur de la main blessée de Martin Brodeur. Après deux, c'était 2-2.

Or vous savez ce qu'on dit des buts en fin de période?

Exactement ce qu'on dit des buts en début de période: assommoirs, casseurs de reins, fortificateurs de mental et bien d'autres choses encore. Et la meilleure façon d'annihiler un but de fin est de le contrer par un but de début. Dont acte: à 34 secondes du troisième tiers-temps, Shane Doan se servait de ses longs bras dans la zone privilégiée pour faire le tour de Kiprusoff et commettre un nouvel impair. 3-2 Canada. Et puis euh, Brodeur et Kiprusoff firent en sorte que le score demeurât inchangé jusqu'au timbre final.

C'était dommage pour les Finlandais, en même temps qu'on devait leur rendre hommage. Ils méritaient mieux. Mais il est comme ça, le sport, des fois.

***

La Coupe du monde de hockey sur glace 2004 terminée, on peut légitimement, et illégitimement aussi si ça nous tente, se demander si la formule mérite d'être reprise. En dehors du Canada, la chose semble susciter un intérêt particulièrement mitigé -- et si le Canada avait été éliminé avant la finale, il y a fort à parier qu'un peu tout le monde s'en serait foutu ici itou.

La Coupe du monde est un tournoi à la fréquence de présentation irrégulière, tenu à un bizarre de moment de l'année, dont le format est ridicule (les matchs de premier tour ne comptent pour pratiquement rien et n'éliminent personne), dont le quart des équipes -- la Slovaquie et l'Allemagne -- ne sont visiblement pas de calibre et où les dés sont franchement pipés en faveur des équipes nord-américaines en raison de l'application des règlements de la LNH, y compris en ce qui a trait aux dimensions des patinoires. Le Canada a en outre l'immense avantage de disputer tous ses matchs à la maison, devant ses fans et sans décalage horaire dans les pattes.

Et ça, c'est pas juste.

De plus, par-delà une flamme nationale forcée qui vacille au vent du professionnalisme (c'est de la poésie inspirée de du Bellay, dont le nom a jadis été donné au plastron du gardien de but), le tournoi réserve peu d'inconnues. À la différence de la Coupe du monde de soccer, 90 % des participants à ce championnat de hockey jouent dans la même ligue. On gardera pour mémoire le commentaire de Danièle Sauvageau qui, pendant la première période de la soporifique demi-finale États-Unis-Finlande, avait l'impression d'assister à un match entre collègues de bureau.

En termes de qualité de jeu et de vitrine internationale, le tournoi olympique n'a pas mis de temps à faire ses spectaculaires preuves et paraît promis à un beaucoup plus bel avenir. À la condition, évidemment, que les meilleurs pros continuent de s'y aller ébattre.

Or pour Torino 2006, rien n'est encore joué. En échange de la participation de ses camarades syndiqués aux Jeux de Nagano et de Salt Lake City, l'Association des joueurs de la LNH avait obtenu le renouvellement d'une convention collective qui l'avantageait considérablement. Cette fois, la Fédération internationale de hockey attend une réponse pour janvier 2005 au plus tard. Et il n'y a aucun doute que si le conflit de travail entre joueurs et propriétaires s'allonge le moindrement et qu'on doit disputer une saison écourtée ou pas de saison du tout, les dirigeants de la ligue n'auront aucune envie, dès la campagne suivante, d'interrompre leurs activités et de laisser filer leurs salariés dans les bucoliques vallons de l'Italie septentrionale pendant deux semaines. D'ailleurs, ç'a été confirmé hier.

On aurait alors droit à une collection de juniors, d'universitaires, de joueurs de ligues obscures et d'employés de chez Home Depot qui leur permet de s'entraîner pour les Olympiques pendant leur heure de dîner. La France, la Suisse, l'Autriche, l'Ukraine, le Bélarus, la Pologne, le Japon et le Liechtenstein auraient alors d'excellentes de décrocher l'or.

Car oui, messieurs dames, il faut bien se rendre à l'évidence: le contrat de travail est expiré. Et plusieurs sérieux laps de temps (pléonasme: vous connaissez un laps de quelque chose d'autre, vous?) pourraient s'écouler avant que quiconque parmi ces messieurs bourrés aux as soit foudroyé par un éclair de sagesse, ou simplement d'élémentaire décence.

Mais sérieusement, y a-t-il vraiment quelqu'un qui va s'ennuyer de son match Canadien-Columbus dans la dernière semaine de novembre?

***

Petit nota personnel en terminant: après un long sprint estival qui lui a fessé sur le mental, mononcle Rogie s'en va voir ailleurs si par hasard il ne s'y trouverait pas et vous fiche conséquence de quoi la paix pendant quelque temps. Retour le jeudi 28 octobre, d'ici là soyez prudents, ne jouez pas avec votre manger, ne parlez pas aux inconnus, lisez le mode d'emploi avant de faire marcher la patente, ne croyez pas tout ce que vous entendez, souriez dieu vous aime, et surtout, SURTOUT, n'oubliez pas de fermer la télé en sortant. Merci et bonsoir là.


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