Opinion
Le nouvel «Espace Musique» de Radio-Canada - La chaîne culturelle pulvérisée
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La société a mis quatre mois pour changer une chaîne qui remplissait un rôle que seule une radio d'État peut assumer
Les mines de nombreux acteurs du milieu de la musique classique étaient allongées à Radio-Canada après le dévoilement de la grille du nouvel «Espace Musique». Un espace voué à la diversité et à toutes les musiques, sans que, curieusement, cette multiplicité se décline dans le nom de la chaîne. C'est la musique, nous dit-on. C'est donc «Espace Musique» et non «Espace Musiques».Radio-Canada voulait créer une chaîne «musicale, branchée, moderne, ouverte». C'est fait. Moderne, de cette modernité qui considère que tout est culture, tout est art, à l'identique, de Parsifal et Guernica aux graffitis sur les murs ou à l'arrêt d'un gardien de but de hockey.
On l'oublie peut-être, mais «Espace Musique» était jadis une «chaîne culturelle». Si on en juge par la grille horaire, la voici, en ce qui concerne les auditeurs qu'elle visait au premier chef, devenue «Radio 20 %» (et même 18,3 % pour être précis) avec 28 heures hebdomadaires (dont 12 le samedi) d'émissions de musique classique sur 153 heures (on y ajoutera des bribes classiques, diffusées par-ci, par-là dans des émissions dites éclectiques). Le tour de passe-passe est parfait.
Vous l'avez compris, la radio qui occupera le 100,7 FM à Montréal n'est pas une chaîne reconfigurée: c'est une chaîne nouvelle (musicale) érigée sur les cendres de l'ancienne (culturelle). Le mandat du service public est, nous a-t-on dit, de «mieux servir les citoyens». Il semble que le baromètre-roi du «mieux» soit désormais l'auditoire à tout prix, y compris le prix du renoncement.
Une «Chaîne 3»
Je n'ai strictement rien contre «Espace Musique». Je conçois également tout à fait qu'il faille créer une chaîne musicale pour relayer le bouillonnement créatif du pays dans tous les domaines musicaux. Mais même si les arguments sur la diversité et sur le rôle de miroir de la création sont recevables, «Espace Musique» s'apparente, dans la configuration type d'un paysage radiophonique de service public, à une «Chaîne 3», la chaîne musicale, qui vient en adjonction de la «Chaîne 1», généraliste, et de la «Chaîne 2», culturelle. Radio-Canada n'avait pas trois fréquences pour cela. Solution adoptée: pulvériser la Chaîne culturelle. Le tout, emballé et bien ficelé, a été vendu à tous avec un bel écran de fumée rose (nouvelle couleur officielle) sous le prétexte voulant que l'«absence de diversité musicale est un problème majeur et mondial» (dixit Sylvain Lafrance, vice-président de Radio-Canada).
C'est brillant: lors de la «conférence de presse», l'équipe d'«Espace Musique», qui n'a laissé place à aucune question de l'auditoire, a si formidablement vendu son projet que, dans la foulée, elle aurait pu fourguer un lot de réfrigérateurs à des Esquimaux ou des bacs de sable à des Congolais!
Alors, qui vise-t-on et qu'est donc cet «Espace Musique»? Une chaîne kaléidoscopique musicale cherchant à toucher des auditeurs qui s'intéressent à toutes les musiques? Ou une chaîne «de niche» désirant offrir aux amateurs aguerris de différents genres musicaux le meilleur dans leur domaine de prédilection?
La première hypothèse me semble assez utopique, même si des passerelles entre classique, jazz et musiques du monde sont avérées (les auditoires de l'excellente émission de jazz d'André Vigeant l'ont prouvé). La Chaîne culturelle peinait à retenir son public d'une discipline artistique à l'autre; «Espace Musique» n'aura-t-elle pas encore plus de mal à jeter les ponts à l'intérieur d'une même discipline (la musique) entre les genres qui la composent?
Encadrement classique
La seconde formule (une radio de niche) pourrait avoir fière allure. Nul doute que les amateurs de chanson francophone, qui ne retrouvent plus leur bonheur sur la Première Chaîne, applaudiront à la venue de Sophie Durocher dans la tranche de 10h à 12h. En fait, le menu qui nous est proposé est le fruit d'une pure logique mathématico-commerciale.
En tête des cotes d'écoute de la saison 2003-04, deux émissions: celles de Claude Saucier et d'André Vigeant au retour du travail. Avant eux, un creux d'audience entre 9h et 15h, assez traditionnel pour la chaîne. Diverses formules n'y ont rien changé. C'est dans cette case qu'on lance donc, pour aller chercher un autre public, les deux heures de chansons avec Sophie Durocher, une heure supplémentaire de jazz avec Stanley Péan, puis deux heures de musiques du monde avec Ginette Bellavance. Restait, pour faire chic et culturel, à encadrer la formule par un réveil en classique et un concert classique du soir. Mais cela suffit-il?
Il faut avoir l'optimisme chevillé au corps pour y croire. Que fera un mélomane le vendredi, passé 10h, qui doit attendre le lendemain, à 6h le matin, pour entendre sa musique préférée? Ce sera la douche froide; j'imagine que Radio Classique ou CBC 2 (93,5 FM: notez-le, ça risque de servir... ) ont fêté cela dignement. En l'état, il ne reste plus à «Espace Musique» qu'à optimiser toutes les tranches classiques pour leur donner attrait et punch, bref, une quelconque «plus-value».
À l'écoute de la journée inaugurale, on peut tout craindre puisque la tranche supposément «classique» jusqu'à 10h devenait «éclectique» dès 9h. Selon la formule consacrée, «si la tendance se maintient», il faudra, hélas, parler de «Radio 15 %». L'habillage sonore de la chaîne ne laisse d'ailleurs guère de doutes sur les priorités. Et encore heureux qu'on réside au Québec, parce qu'à Vancouver, sur la chaîne francophone, le classique (hors concerts), qui était il y a peu le substrat de la chaîne d'État, s'arrête, en semaine, à 6h le matin!
Du côté des concerts, l'ouverture sur le monde risque d'en pâtir (avec quatre concerts internationaux en septembre, cela ressemble déjà plus à un hublot qu'à une fenêtre ouverte sur ce qui se fait ailleurs), à moins que ce ne soit la production locale qui soit revue à la baisse. De ce point de vue, la stratégie adoptée va à l'encontre de celle d'autres chaînes étatiques dans le monde, qui ont réagi à la concurrence d'une radio classique privée en accentuant leur spécificité par une augmentation du nombre de concerts diffusés, notamment à travers des échanges avec des radios d'autres pays.
Mais ici, nous sommes face à une tout autre configuration que celle de la réponse d'une chaîne publique à une chaîne privée qui a pris sa place dans le paysage. La vraie problématique se pose en ces termes: Radio-Canada a mis quatre mois à pulvériser une Chaîne culturelle qui, avec ses défauts et ses qualités et malgré une indéniable dose de poussière, remplissait, qu'on le veuille ou non, un rôle que seule une radio d'État peut et doit assumer. Or la société d'État a mis la fréquence de la Chaîne culturelle à la disposition d'une chaîne multimusicale avec l'aval du conseil d'administration de Radio-Canada et du CRTC ainsi que la bénédiction souriante du ministère du Patrimoine.
La question ici n'est pas de commenter une programmation mais de s'étonner avec quelle vitesse, quelle facilité et quelle dextérité on a pu balayer un bien patrimonial et une certaine idée de la mission du service public.

