Consommation - L'essence n'est pas encore assez chère!

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Pascal Boissé
Édition du mercredi 08 septembre 2004

Mots clés : essence

Beaucoup de véhicules sur le marché nous démontrent que certains consommateurs se fichent encore éperdument du prix de l'essence.

Vous souvenez-vous de cette magnifique semaine du mois de mai, quand le litre de «régulier» a atteint des sommets record à 99,9 ¢? Cette semaine-là, je devais conduire, pour un essai routier, une camionnette Nissan Titan. Comme son nom l'indique, ce camion est aussi massif que performant, et puisque je demeure en ville, je peux vous attester que la facture fut passablement salée avec une consommation moyenne très au-dessus des 25 l/100 km, mes tribulations ont enrichi nos chers gouvernements et les compagnies pétrolières de plus de 120 $. Et ce, simplement pour quelques balades en région métropolitaine, pour un total de moins de 400 km. La réalité rattrape la fiction car, avec une consommation de cet ordre, la boutade de Martin Matte, dans une publicité de Honda Civic, prend tout son sens: c'est effectivement moins cher de prendre l'avion que de conduire ce type de véhicule!

Tous coupables?

La consommation excessive d'un véhicule ne relève pas seulement de la responsabilité de son manufacturier, même si ces derniers se drapent habituellement dans l'argument voulant qu'ils ne fassent qu'obéir à la logique du marché. Ils disent répondre à la demande des consommateurs tout en se positionnant pour faire face à la concurrence: «Puisque le constructeur X vient de sortir un utilitaire de six tonnes avec un moteur de 8,5 litres, pourquoi se laisser intimider? On va répondre en créant un utilitaire de 8 tonnes, à six roues, équipé d'un moteur de 12 litres! C'est ce que demandent les consommateurs après tout. N'est-ce pas?»

Et ils n'ont pas tout à fait tort (sur le plan commercial, pas sur le plan éthique, j'entends) car, comme me le confiait récemment un employé d'une concession Hummer à qui je demandais si la hausse des prix du carburant avait fait fléchir les ventes: «Pas vraiment. Vous savez, pour l'acheteur d'un Hummer, le prix de l'essence, c'est le moindre de ses soucis.» Alors si l'on peut conclure qu'une partie des consommateurs est responsable en choisissant un véhicule plutôt qu'un autre, question de pouvoir caser leur ego surdimensionné, il faut aussi regarder du côté de nos gouvernements qui laissent notre réseau routier se dégrader de façon déplorable.

Claire Roy de CAA Québec affirme que, «selon une étude de Transport Canada, l'état de nos routes peut être responsable d'une augmentation de la consommation d'essence qui peut aller jusqu'à 35 %». Donc, en plus de mettre nos vies en péril, ces mauvaises routes ont pour effet pervers de convaincre un nombre croissant d'automobilistes d'opter pour des véhicules utilitaires, plus robustes et mieux adaptés aux chemins défoncés qui nous servent de routes. Et qui empoche des taxes à cause de cette négligence institutionnalisée, je vous le demande? Toujours selon Mme Roy, moins de un milliard de dollars, sur les trois milliards de dollars versés chaque année en taxes diverses par les automobilistes, sont réinvestis dans l'entretien des routes.

L'État et la SAAQ

Il existe bien une solution mais ce n'est pas celle que propose la SAAQ. En effet, ces brillants technocrates en sont arrivés à la conclusion qu'il fallait surtaxer les acheteurs d'un véhicule dont la cylindrée fait plus de

4 litres. Cela va générer de la paperasse et créer du boulot pour des bureaucrates, mais ça ne réglera pas grand-chose au problème. Il faudrait viser l'efficacité et la propreté des moteurs, pas seulement la cylindrée. Ce n'est pas la taille du moteur que l'on devrait taxer, c'est plutôt l'usage que l'on en fait au quotidien. Une Chevrolet Corvette, conduite de façon raisonnable, peut consommer moins qu'une Honda Civic pilotée par une «casquette».

Mais comme les flics, les fonctionnaires ont besoin de paramètres fixes et dans ce cas, le paramètre, c'est «quatre litres». J'ai bien hâte de voir comment ils feront avec ces nouveaux moteurs à cylindrée variable, conçus pour fournir toute la puissance requise lorsque nécessaire, mais dont la moitié des cylindres se désactiver pour obtenir une consommation d'essence réduite. Ma solution serait aussi simple que radicale mais, je m'en doute, très peu populaire: il faut bêtement doubler le prix de l'essence! J'en conviens, ce n'est pas avec ce genre d'idée que l'on gagne une campagne électorale mais, n'importe quel économiste vous le confirmera, c'est la loi implacable de l'offre et de la demande. Une hausse de prix a toujours un impact et, dans ce cas, les résultats seraient positifs:

- On achèterait des véhicules moins gloutons, donc moins gros et moins polluants.

- Les vieux véhicules, les plus polluants, seraient mieux ajustés ou mis au rancart.

- On ferait plus attention à la consommation en roulant moins vite, ce qui aurait un impact sur la sécurité routière. Cela aurait, sans doute, plus d'efficacité que n'importe quelle campagne sanguinolente de la SAAQ.

- De façon relative, le coût des énergies alternatives baisserait et elles deviendraient plus accessibles.

- Cela créerait un engouement populaire pour les voitures écologiques (c'est déjà le cas avec la Toyota Prius), incitant ainsi les constructeurs à changer leur offre.

- Cela serait un incitatif pour le transport en commun ou le covoiturage.

- On ferait moins de courts déplacements inutiles en auto, préférant la marche ou le vélo. En effet, ce sont les déplacements de moins de 5 km qui sont les plus polluants puisque le moteur n'atteint pas sa température optimale.

- Cela infléchirait peut-être l'étalement urbain et modifierait nos habitudes de consommation en général.

Vous êtes sceptiques? Regardez du côté des USA pour un contre-exemple: l'essence n'y est pas chère et, la nature humaine étant ce qu'elle est, les Étasuniens utilisent des Suburban comme panier d'épicerie. À les écouter, on finirait par croire que la possession d'un mastodonte énergique est un droit garanti par leur Constitution. Prenez ce qui se passe en Europe maintenant: l'essence y est facilement deux fois plus chère qu'ici et leurs voitures sont généralement mieux construites et plus agréables à conduire que les voitures conçues spécifiquement pour notre marché. Les automobilistes européens utilisent leurs voitures pour de longs trajets mais ils fréquentent aussi les transports en commun qui, du coup, sont plus performants.

Les effets bénéfiques à court et à long terme sont innombrables mais il faudrait que, cette fois, l'argent récolté soit vraiment réinvesti dans la rénovation du réseau routier.


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