Vanier, à la croisée des courants
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Tous les partis trouvent, dans la circonscription au coeur de la région de Québec, un facteur conjoncturel leur faisant rêver à la victoire
Québec - C'est l'heure du dîner au Resto Bonne Frite Plus de l'avenue Bélanger, dans un quartier populaire de la circonscription de Vanier, à Québec. Les habitués de l'endroit discutent rarement politique, mais ils reconnaissent faire une exception ces jours-ci car, «pour une fois, il y a quelque chose d'excitant qui se passe».«On n'en entend pas parler partout à la télévision comme durant les élections générales. Mais je peux vous dire qu'ici, dans Vanier, ça se parle pas mal», affirme Gilles Lebel, 51 ans, qui travaille au Colisée Pepsi.
«Regarde donc mon connaisseur», lui lance la serveuse taquine, sourire en coin, déclenchant un fou rire parmi les clients accoudés sur le bord du comptoir. «Ça va être intéressant, écris-le dans ton journal, parce que ça va être une bonne lutte», répond M. Lebel. D'autres clients acquiescent avant de replonger dans leur steak ou leur pain de viande.
Les habitués du Resto Bonne Frite Plus ne sont peut-être pas des analystes politiques, mais ils perçoivent bien une chose: des quatre élections partielles qui se tiendront le 20 septembre, seule celle de Vanier donne lieu à une «bonne lutte». Vanier, ce n'est ni un bastion libéral comme Laurier-Dorion et Nelligan, ni un fief péquiste comme Gouin. Le résultat de l'élection en sera d'autant plus significatif pour connaître l'humeur de l'électorat après un an et demi de règne libéral.
La circonscription de Vanier se trouve sous l'influence de plusieurs courants, ce qui rend incertaine l'issue de l'élection partielle. D'abord, cette circonscription, composée principalement de quartiers populaires, recèle un fond conservateur, ce qui a permis à la candidate du Parti conservateur dans Louis-Saint-Laurent -- qui englobe une partie de Vanier --, Josée Verner, d'obtenir le meilleur score de son parti au Québec lors des élections fédérales de juin. C'est toutefois une vague bloquiste qui a déferlé sur la région au même scrutin, emportant avec elle des candidatures libérales de prestige comme celles d'Hélène Chalifour-Sherrer et de Denis Dawson. Et, historiquement, les électeurs de Vanier ont toujours voté du côté du pouvoir. Bref, tous les partis politiques trouvent dans cette circonscription de 49 000 électeurs, située au coeur de la région de Québec, un facteur conjoncturel leur faisant rêver à la victoire.
Pour les trois principaux partis politiques du Québec, l'élection dans Vanier constitue un test important. Le Parti libéral fait face à l'électorat pour la première fois depuis son accession au pouvoir, alors que le Parti québécois doit démontrer, à titre d'opposition officielle, qu'il est en mesure de tirer profit du taux d'insatisfaction élevé à l'égard du gouvernement Charest. L'Action démocratique du Québec y joue probablement son avenir. Une «bonne lutte» en perspective...
ADQ: le tout pour le tout
Si le parti de Mario Dumont échoue dans Vanier après tous les efforts qu'il y a déployés, ce sera non seulement une défaite électorale mais aussi -- et surtout -- un coup dur porté à ses espoirs de relance.
«C'est beaucoup de pression, mais c'est une belle pression. C'est vrai, il faut la gagner. On n'a pas le choix. Un moment donné, il faut accélérer la cadence», affirme le candidat adéquiste Sylvain Légaré, un conseiller financier âgé de 34 ans et un militant adéquiste de longue date.
Opérant un virage populiste risqué, l'ADQ a épousé les causes de CHOI-FM et de la prostitution juvénile, qui représentent des préoccupations majeures dans Vanier. Il suffit de parcourir la circonscription pour le constater. Les autocollants «Liberté!» en appui à CHOI-FM et ceux en faveur de la réouverture de l'enquête Scorpion se partagent les pare-chocs des automobiles. La fondatrice de la Fondation Scorpion, Paule Cantin, et l'un des défenseurs de CHOI-FM, Frédérick Têtu, sont même devenus les coprésidents de la campagne de Sylvain Légaré.
L'ADQ a également lancé une campagne d'affichage exclusive à la circonscription de Vanier. Des affiches sans photo ni logo posent une question visant à critiquer tantôt le Parti libéral, tantôt le Parti québécois. «Qui a promis des baisses d'impôt et a plutôt augmenté garderies, électricité, transport en commun, assurance médicaments, etc.?», peut-on y lire, notamment. Là encore, le pari de l'ADQ est risqué. La publicité négative séduit rarement l'électorat québécois.
L'ADQ a peut-être subi un cuisant revers aux élections d'avril 2003, mais c'est néanmoins sur la rive nord et la rive sud de Québec qu'il avait récolté les résultats les plus satisfaisants. En plus d'y faire élire trois députés, les candidats adéquistes avaient terminé second dans Chauveau et La Peltrie avec 34 % des suffrages. Dans Vanier, Normand Morin avait devancé la péquiste Nicole Madore et terminé deuxième derrière la vedette libérale Marc Bellemare. M. Morin a d'ailleurs semé la zizanie au sein de l'ADQ en critiquant son parti pour ne pas l'avoir choisi candidat.
PQ: l'influence de l'opposition
Qui dit élection partielle dit bien souvent vote de mécontentement à l'égard d'un gouvernement. Or le candidat péquiste, Sylvain Lévesque, estime que le Parti québécois ne compte pas seulement sur le fait de canaliser l'insatisfaction populaire pour l'emporter. «Le vote de protestation, je ne crois pas à ça. Les gens de Vanier ne se laissent pas convaincre par du chiâlage», affirme M. Lévesque, 31 ans, agent de développement dans un Carrefour jeunesse-emploi.
Selon lui, les victoires du Bloc québécois dans la région «peuvent être un plus» jouant en sa faveur. La circonscription de Vanier est composée en partie des comtés fédéraux de Québec et de Louis-Saint-Laurent, qui ont été remportés respectivement par les bloquistes Christiane Gagnon et Bernard Cleary.
Or la campagne électorale coïncide avec des déchirements internes au sein du Parti québécois. Les tergiversations au sujet du leadership de Bernard Landry et le débat animé sur les démarches d'accession à la souveraineté, dont le plan controversé de l'ancien premier ministre Jacques Parizeau, risquent de rebuter des électeurs. «Ça démontre que le Parti québécois est un parti d'idées!», rétorque Sylvain Lévesque.
Le Parti québécois est la seule formation politique à ne pas avoir appuyé la station de radio CHOI-FM. Dans Vanier, cette prise de position du parti a de l'importance. Sylvain Lévesque reconnaît que «des gens peuvent être tentés de ne pas voter pour nous, mais ceux qui analysent la situation s'aperçoivent qu'on n'est pas contre CHOI».
PLQ: contrer le mécontentement
Le taux d'insatisfaction élevé à l'égard du gouvernement Charest risque de miner la campagne électorale du candidat libéral. Selon Michel Beaudoin, 39 ans, les électeurs constatent toutefois que le gouvernement amorce des changements qui portent fruit. «N'oubliez pas que les engagements politiques, ce n'est pas seulement sur un an et cinq mois, c'est sur quatre ans» qu'un gouvernement peut les réaliser, ajoute ce vice-président adjoint aux relations gouvernementales au Groupe Roche. D'ailleurs, ce n'est pas le premier membre de cette entreprise à se joindre à l'équipe libérale. L'actuel ministre des Ressources naturelles, Sam Hamad, était autrefois vice-président chez Roche.
Michel Beaudoin fut candidat aux élections générales du 14 avril 2003 dans la circonscription de Taschereau, où il avait obtenu 33,86 % des suffrages, soit cinq points derrière la péquiste Agnès Maltais. Il a connu Jean Charest au Parti conservateur, lorsqu'il travaillait aux côtés de ministres québécois sous le gouvernement Mulroney.
Le dossier des défusions a fait jaser dans Vanier. Les citoyens de cette ancienne ville -- qui ne compose qu'une partie de la circonscription -- ont opté à 61,4 % pour le démembrement, mais les citoyens ayant choisi cette option ne représentaient pas 35 % des électeurs inscrits, comme l'exigeait la loi 9. Y a-t-il un ressentiment des électeurs contre un gouvernement qui leur avait promis la défusion? Michel Beaudoin n'y croit pas. «Ce qu'on a promis, on l'a livré. Les gens ont fait leur choix», répond-il.
Une autre candidature vient s'insérer dans cette lutte serrée. Il s'agit de la représentante de l'Union des forces progressistes, Monique Voisine, fonctionnaire et syndicaliste, qui propose aux électeurs de Vanier de prendre un virage à gauche. Elle pourrait bien soutirer quelques voix au Parti québécois.
Un enjeu classique des campagnes électorales québécoises défraie la chronique dans Vanier: la construction d'une route. Le prolongement de l'autoroute du Vallon, accompagné du développement du transport en commun, est devenu une nécessité pour mettre fin à la congestion routière. Bonne nouvelle pour les électeurs, tous les partis s'entendent sur ce point. Pour une rare occasion.
Le Devoir

