La Boîte à lettres de Longueuil - Nouvelles pratiques d'intervention en alphabétisation

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Mylène Tremblay
Édition du samedi 04 et du dimanche 05 septembre 2004

Mots clés : intervention

«L'être humain passe avant l'apprentissage de la lecture et de l'écriture»

Au royaume des groupes populaires en alphabétisation, la Boîte à lettres est reine... de l'innovation. En plus d'être le seul organisme du genre au Québec à prendre en charge les 16 à 25 ans, la BAL propose rien de moins qu'un renouvellement des pratiques d'intervention en alphabétisation, basé sur cinq années de recherche. Rencontre avec deux intervenantes à l'origine de cet ambitieux projet.

Chaque année, depuis 20 ans, la Boîte à lettres de Longueuil reçoit des dizaines de jeunes sous-scolarisés et défavorisés dits analphabètes, pour qui la lecture et l'écriture représentent un défi au quotidien. Des jeunes qui, en grande majorité, proviennent des classes spéciales et ont passé près de dix ans sur les bancs d'école. «Très peu de nos jeunes ont décroché du système scolaire. C'est le système scolaire qui les a lâchés parce qu'il n'avait plus rien à leur offrir», expose d'emblée Suzanne Daneau, formatrice à la BAL. La remarque, lourde de sens, tombe comme une massue sur le milieu de l'éducation. Au banc des accusés: cette «voie de garage» que sont les classes spéciales, abolies par la mise en place de la réforme scolaire au Québec en 2000.

Selon les chiffres de l'organisme, environ 15 000 jeunes sortent de l'école bon an mal an avec d'importantes lacunes en lecture et en écriture. De ce nombre, une poignée d'analphabètes de 16 à 25 ans de la rive sud de Montréal échouent à la BAL, qui les accueille dans le but de transformer leur vision de la lecture et de l'écriture et d'en faire des citoyens à part entière. Car telle est, pour les intervenantes de la BAL, la véritable finalité de l'apprentissage de l'écrit: aider les jeunes à prendre leur place dans la société par le biais de l'autonomie et du bonheur.

De la constatation à l'action

«L'être humain passe avant l'apprentissage de la lecture et de l'écriture», déclare Martine Dupont, responsable en recherche et formation. Depuis qu'elles se sont livrées à l'exercice périlleux d'une remise en question de leurs pratiques d'intervention en alphabétisation, Martine Dupont, Suzanne Daneau et leurs collègues de la BAL ont acquis la ferme conviction que l'appropriation de l'écrit, bien qu'elle s'avère un outil indispensable à l'émancipation, ne doit pas se faire au détriment de la personne. «Les jeunes avec qui on travaille -- des filles enceintes, des gars qui mangent une fois aux trois jours... -- doivent être dans un contexte d'apprentissage favorable. On ne doit pas commencer avec le code grammatical. Ils doivent d'abord avoir une représentation positive d'eux-mêmes, puis de la lecture et de l'écriture, pour que le déclic se fasse», disent-elles à tour de rôle.

Avant d'en arriver à cet état de conscientisation, les intervenantes ont fait beaucoup de travail... sur elles-mêmes! «Dès ses débuts [en 1983], la BAL a voulu être un lieu différent de l'école avec ses petites classes et son esprit alternatif. Mais pendant les dix premières années de son existence, le groupe communautaire a reproduit le modèle du système scolaire en ce qui concerne l'apprentissage, rappellent Suzanne Daneau et Martine Dupont, toutes deux en poste depuis 13 ans. Malgré toute la bonne volonté du monde, les formatrices transmettaient la représentation du système scolaire régulier dont elles étaient issues.»

Petit à petit, un constat d'échec sur le plan de l'apprentissage a commencé à s'imposer. Le transfert des connaissances dans la société ne parvenait tout simplement pas à s'effectuer. Pendant les cinq années suivantes, les intervenantes ont visité d'autres groupes populaires en alphabétisation, ont pris le pouls de ce qui se faisait ailleurs et ont mis sur pied différents projets -- radio, journal, créativité, littérature... «On sentait qu'on était sur la bonne voie mais le constat demeurait le même: il y avait des acquis sur le plan personnel mais un blocage au niveau de la lecture et de l'écriture», raconte Martine Dupont.

L'approche autobiographique

C'est à ce moment, en 1996, que le groupe de la BAL décide d'entreprendre une recherche «terrain» sur l'appropriation de la lecture et de l'écriture (ALE). Une demande d'accompagnement est déposée aux services aux collectivités de l'UQAM, qui sollicitent des professeurs pour le projet. Après un minutieux processus de sélection par les intervenantes -- une pratique révolutionnaire en soi! --, le choix s'arrête sur Danielle Desmarais. «Je me suis intéressée à la démarche car j'avais déjà une expertise en formation des adultes avec l'approche autobiographique, relate la professeure-chercheure à l'École de travail social. Je savais, par expérience, que l'écriture de son récit de vie était porteuse d'un potentiel de réflexion et de transformation personnelle très fort.»

Danielle Desmarais propose un double défi au groupe de la BAL: amener les intervenantes à écrire l'histoire de leur vie en lien avec l'écriture et la lecture, puis faire faire ce même exercice à des personnes analphabètes! L'idée se heurte d'abord aux résistances de l'équipe, qui change rapidement son fusil d'épaule. «Je leur ai dit que, pour renouveler leurs pratiques en alphabétisation, il leur fallait réfléchir sur ce qui les avait incitées à devenir formatrices. Bref, réfléchir sur le sens de leur action en alpha», se souvient Mme Desmarais.

Tous les récits de vie, compilés sous forme de synthèse dans un ouvrage paru en 2003 sous le titre L'Alphabétisation en question (Éditions Québécor), sont venus confirmer ce que les intervenantes pressentaient déjà: si les pratiques de l'écrit ont pris racine de façon positive dès la prime enfance chez les intervenantes, il en a été tout autrement pour les jeunes analphabètes. Souvent maltraités dans leur milieu familial, issus d'un parent dépendant à l'alcool ou aux drogues, et se sentant rejetés par l'école, ces jeunes ont très tôt vécu des ruptures provoquées par le système scolaire.

Dans de telles circonstances, comment un jeune qui a fréquenté l'école une bonne partie de sa vie, qui a été étiqueté et marginalisé parce qu'il n'était pas bon en lecture et en écriture, peut-il avoir une image positive de lui-même par rapport à l'écrit? «La dimension affective est le moteur ou le frein-élan de l'apprentissage [...]. Ce qui est intéressant, c'est qu'à travers l'atelier d'autobiographie, les jeunes réalisent que tous leurs problèmes d'apprentissage ne sont pas de leur faute, qu'ils ne sont pas si nuls au bout du compte. Il y a alors de l'espace pour apprendre.»

Affiner son esprit critique, prendre le contrôle de sa vie, se défendre, avoir du plaisir, s'ouvrir au monde... Voilà le sens de l'écrit que veulent faire comprendre les formatrices aux jeunes analphabètes à travers une panoplie d'ateliers (l'atelier d'autobiographie est devenu la clé de l'enseignement) et d'activités créés sur mesure, selon les besoins et préoccupations du groupe -- logement, maternité précoce, santé, créativité... «On doit donner un sens à l'écriture et à la lecture. Quand le jeune considère qu'il y a effectivement un sens à apprendre à lire et à écrire, on peut aller plus loin avec lui», avance Suzanne Daneau. Dans cette optique, ce sont les jeunes qui aménagent eux-mêmes leur horaire en fonction de leur disponibilité et de leur goût d'apprendre. Certains fréquentent les locaux de la BAL, situés dans un ancien presbytère de Longueuil, trois heures par semaine, d'autres jusqu'à 25 heures.

Succès européens et difficultés locales

Depuis la publication de leur recherche sous forme d'ouvrage vulgarisé et accessible à tous, les intervenantes de la BAL sont régulièrement appelées à partager leur nouvelle vision de l'éducation dans des formations et des conférences tant au Québec qu'en Europe. «On souhaite étendre notre méthode à tout le système scolaire et inciter les enseignants à écrire leur propre récit en groupe, lance Martine Dupont. Ça les aiderait à mieux comprendre les jeunes, à voir comment chacun de nous s'est approprié la lecture et l'écriture, où s'est produit le blocage.»

Tout ce volet recherche et formation, intrinsèque à la BAL, requiert bien sûr beaucoup d'argent et l'organisme commence furieusement à en manquer. À la veille de célébrer le 20e anniversaire de l'organisme, les intervenantes se disent profondément inquiètes et déçues des nouvelles politiques mises en place par le gouvernement libéral. «Le gouvernement a décidé de nous financer pour notre mission globale et non plus pour chaque projet présenté. D'accord, sauf que les budgets sont nettement insuffisants», fustigent les deux formatrices.

La BAL s'est vu récemment refuser une grosse subvention du ministère de l'Éducation pour la conception d'une plaquette sur la nouvelle vision de l'organisme, dédiée à l'ensemble des groupes en alphabétisation. «On voulait faire faire du chemin à notre recherche pour ne pas la voir dormir sur les tablettes, organiser un forum et amener un débat de société autour de l'éducation au Québec. Mais le MEQ a considéré que ce n'était pas notre mandat, déplore Suzanne Daneau. Sauf que, il y a deux ans, on nous a mandatés pour mener une recherche à l'échelle provinciale.» Dommage que le projet soit mis sur la glace, quand on pense qu'en 2003-2004, la BAL a réussi à rejoindre

47 jeunes, 18 parents et 497 autres personnes au moyen de formations et de conférences...


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