Opinion

La critique des centres jeunesse - Quand le système prime sur les jeunes

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Richard E. Tremblay, Titulaire de la chaire de recherche du Canada sur le développement des enfants, Université de Montréal

Édition du samedi 28 et du dimanche 29 août 2004

Mots clés : prime

Ils ont eu plusieurs noms. Pendant la Grande Noirceur, on les appelait «écoles de réforme». Puis ils sont devenus des «centres de rééducation» et des «centres de réadaptation». Maintenant, ce sont des «centres jeunesse». Le nom change régulièrement, mais les problèmes demeurent.

La nouvelle appellation suit généralement un rapport déposé par un comité mandaté pour proposer une réforme du système. Pourquoi réformer le système si souvent? Parce que ce qui crève les yeux remonte régulièrement à la une des journaux et finit par créer une pression suffisante pour qu'un ministre ou un gouvernement se sente forcé d'agir.

J'ai assisté il y a cinq ans à une réunion des responsables du «système». La réunion était convoquée par un ministre, responsable de la protection de la jeunesse, qui avait décidé de prendre le taureau par les cornes. Personne ne défendait le statu quo. Chacun proposait des changements à la structure du système. Mais personne ne parlait des pratiques avec les «bénéficiaires». Personne ne décrivait les pratiques efficaces et inefficaces. Personne n'essayait d'identifier les types d'enfants qui bénéficiaient du système et ceux qui n'en bénéficiaient pas.

La question centrale qui préoccupait les responsables du système était, évidemment, de savoir comment redistribuer le pouvoir. Quel pouvoir? Le pouvoir de dépenser près de un milliard de dollars pour aider la jeunesse en difficulté au Québec. À quoi sert ce milliard? Majoritairement à embaucher des diplômés des universités et des cégeps, spécialistes de l'aide aux jeunes en difficulté.

Voilà donc pourquoi les responsables du système ne se préoccupent pas des pratiques avec les jeunes en difficulté. C'est la responsabilité des professionnels qu'ils embauchent. Ces derniers ont appris à aider les jeunes en difficulté lors de leur formation universitaire. Les problèmes récurrents du système de protection de la jeunesse sont donc des problèmes de «gestion» du système plutôt que des problèmes de pratiques efficaces avec les jeunes en difficulté.

J'ai eu la confirmation de cette vision des choses encore l'automne dernier. Invité au ministère par les hauts responsables de la protection de la jeunesse pour donner mon opinion sur un nouveau programme, j'ai demandé quel en était le contenu. Les explications étaient extrêmement vagues. J'ai insisté pour plus de clarté. La réponse ultime fut qu'ils engageaient des diplômés universitaires et qu'ils s'attendaient à ce que ces professionnels sachent ce qui devait être fait avec la clientèle.

Avouer notre ignorance

Plusieurs ministres, sous-ministres et sous-ministres adjoints sont probablement sincèrement convaincus que les diplômés des universités apprennent les pratiques efficaces pour aider les adolescents en grande difficulté. C'est possiblement pour cette raison qu'ils acceptent régulièrement de réformer les structures plutôt que d'évaluer les pratiques avec la clientèle. Les professionnels connaissent les traitements efficaces, il faut simplement leur donner de l'argent en quantité suffisante et un bon système de gestion.

Ils ont tort! Nous ne connaissons pas de pratiques efficaces pour aider un adolescent qui a des problèmes au point de devoir être hébergé dans un centre jeunesse. Le refus de reconnaître cette ignorance constitue le principal obstacle à l'identification de solutions efficaces. C'est le coeur du problème qui se répète de décennies en décennies depuis près de deux siècles. [...]

Il est moins risqué pour tous de blâmer le système. Les employés étant syndiqués, un changement de système ne conduit à aucun congédiement. De toute façon, les professionnels ne restent pas longtemps dans des fonctions d'aide directe aux jeunes hébergés. Il n'est pas facile de continuer à se cacher son ignorance quand on vit au quotidien avec l'échec. L'excuse habituelle est que les cas sont maintenant plus lourds. Un professionnel qui a passé plus de 30 ans dans le système me faisait remarquer qu'il entend cette excuse depuis le début de sa carrière.

Facile de parler de plus ou de moins quand on n'a jamais rien mesuré. Les jeunes professionnels qui travaillent en hébergement n'attendent que l'occasion pour prendre un poste d'administrateur dans le système ou pour aller dans un système où les cas sont moins lourds et les échecs moins évidents. C'est pourquoi les jeunes, interviewés pour l'étude du Conseil permanent de la jeunesse (CPJ), se plaignent du manque de stabilité des professionnels.

Si nous sommes si ignorants, pourquoi les universitaires ne font-ils pas des recherches pour améliorer les pratiques? De telles recherches doivent être faites avec des milieux de pratiques qui acceptent leur ignorance et qui veulent bien prendre les moyens pour trouver ces solutions. Les recherches qui ont été réalisées un peu partout dans les pays industrialisés conduisent à deux constats que notre système semble refuser d'intégrer.
- D'abord, il faut éviter d'héberger les jeunes en difficulté. Comme en ont témoigné les jeunes interviewés pour l'étude du CPJ, quel que soit le nom qu'on donne à ces centres d'hébergement, ce sont des écoles de formation à la déviance.

Pas besoin d'un diplôme universitaire pour savoir que les adolescents sont très influencés par leurs amis. Si on entoure un jeune en difficulté d'amis qui sont en difficulté, que peut-il apprendre d'autre? C'est exactement le même principe pour les comportements acquis en prison ou les infections contractées lors d'un séjour à l'hôpital. Sauf que les contagions de comportements entre adolescents vivant sous le même toit ne se contrôlent pas comme les virus et les microbes dans un hôpital. Si certains pays ont réussi à fermer tous leurs hôpitaux psychiatriques, on devrait être capable de fermer tous nos centres d'hébergement pour les jeunes, sauf ceux pour les cas de violence chronique. L'objectif dans ces cas-là est de protéger le public et non pas l'adolescent. Pour les autres cas, ceux qui constituent la très grande majorité, on connaît d'autres solutions, qui ne font pas de miracles mais qui ont moins d'effets pervers.
- Deuxièmement, il est maintenant très clair que les problèmes des adolescents qui sont placés en centres d'hébergement n'ont pas commencé à l'adolescence et que leurs familles ne se sont pas détériorées tout à coup. Sauf pour de très rares exceptions, ces jeunes et leurs familles étaient en difficulté dès la petite enfance. L'échec et le désespoir que l'on observe à l'adolescence est le produit de l'échec du système auprès des jeunes enfants et de leurs familles.

Investir dans la prévention

Le CPJ a interviewé des adolescents et des jeunes adultes au sujet de leur expérience des services pendant l'adolescence. Les résultats ont l'avantage d'offrir des témoignages qui renforcent ce que plusieurs disent du système pour les adolescents depuis des décennies. Mais il ne faut pas oublier qu'on les interviewe à la fin du processus. Ces jeunes n'ont pas été suivis depuis le début de leurs difficultés. Le vrai problème est en amont.

Dans le cadre de recherches en cours depuis plus de 20 ans au Québec, des milliers de jeunes ont été suivis de la petite enfance à l'âge adulte. Les résultats de ces études montrent clairement que ces adolescents en grande difficulté l'étaient déjà quand ils sont entrés en maternelle. Dans un très grand nombre de cas, leurs parents avaient eu ces mêmes difficultés.

Pour améliorer les services, on doit donc cibler les familles à haut risque lorsque la mère est enceinte de son premier enfant.

Très souvent, ces femmes ont été dans le système de la protection de la jeunesse. Le soutien dont ont besoin ces familles doit commencer pendant la grossesse et se poursuivre au moins jusqu'à ce que les enfants entrent à l'école.

Le ministère de l'Éducation dépense présentement un milliard de dollars pour aider les élèves en difficulté dans le système scolaire, alors que le ministère de la Santé et des Services sociaux dépense un autre milliard pour les mêmes enfants en difficulté dans l'enveloppe «protection de la jeunesse». Deux milliards de dollars, c'est beaucoup pour des services reconnus comme étant largement inefficaces.

Il faut que le gros des investissements se fasse pendant la petite enfance pour arrêter l'hémorragie. Le Québec n'a pas les moyens de se payer deux milliards de dollars de services inefficaces. Il est également immoral de continuer à gâcher la vie de ces milliers d'enfants pour cacher notre ignorance.


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