Opinion

Le rapport de recherche du Conseil permanent de la jeunesse - Le message des jeunes en centres jeunesse

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François Labbé, Militant, éducation populaire, Montréal

Édition du mardi 17 août 2004

Mots clés :

Les recommandations du CPJ signifient une révolution démocratique contre la culture technocrate et répressive du réseau public

La lecture du rapport de recherche du Conseil permanent de la jeunesse (CPJ), intitulé Les jeunes en centres jeunesse prennent la parole, n'étonnera pas outre mesure ceux et celles qui travaillent avec des jeunes sortant des centres jeunesse.

Depuis 1988, le Regroupement des auberges du coeur du Québec dénonce une situation similaire en s'appuyant sur le témoignage des jeunes fréquentant les maisons membres. Michel Parazelli (UQAM) retrouve les mêmes faits dans ses recherches auprès des jeunes de la rue de Montréal (2002). Il faut s'admettre la dure vérité: le rapport du CPJ reflète la réalité de l'expérience des jeunes en centres jeunesse depuis très longtemps. Une expérience qui pousse des jeunes à la rue et parfois à la mort. Le Québec se permet-il là un luxe immoral?

Les jeunes interrogés analysent le système avec une acuité étonnante. Pour expliquer les ratages de leur parcours, ils mentionnent principalement le milieu de vie artificiel dans lequel ils doivent apprendre à vivre et ses graves conséquences, l'incompétence du personnel et sa multiplicité, les transferts nombreux d'un lieu à un autre, la mixité des «clientèles» et les écarts d'âge. Certains problèmes soulignés par ces jeunes méritent nettement plus d'attention du public qu'ils en ont eu jusqu'à maintenant.

Un milieu de vie artificiel

Dans le rapport, les jeunes racontent les conditions de vie carcérales qui les privent de liberté à un point tel que certains chercheront (et réussiront parfois) à fuir dans la mort. Cette révélation choquante s'inscrit dans une analyse plus globale. Peu importe la composante qui les accueille (centre fermé, centre ouvert, famille d'accueil ou de centre de réadaptation), les jeunes y reconnaissent un même milieu de vie artificiel. Le contrôle prime tout. Ils en éprouvent, disent-ils, de nombreuses conséquences négatives. D'abord, un milieu artificiel et contraignant ne peut pas les préparer à affronter la vraie vie (p.20). Ils se disent «éduqués» pour réagir aux règles de vie d'un centre jeunesse, et non pour vivre en société et de manière autonome. Les jeunes qui s'en sortent le mieux admettent avoir eu besoin «un encadrement serré» et de «règles à respecter». Cependant, plusieurs autres n'avaient pas un tel besoin.

Même les diplômes secondaires reçus sont factices, reconnaissent ceux et celles qui ont effectué leur scolarité «en dedans». Les profs n'arrivent pas, souvent, à enseigner au-delà de la 3e secondaire (p. 48) et plusieurs matières obligatoires (géographie, histoire, physique, etc.) sont écartées. Un réel handicap pour celui ou celle voulant poursuivre des études au collégial (p. 49). Des jeunes racontent avec quelle angoisse ils attendaient leurs 18 ans, sachant qu'on les met dehors sans le sou, sans autonomie, sans diplôme valable, sans préparation pour résoudre les moindres problèmes de la vie.

Dans ce milieu artificiel, même la jeunesse tend à être niée. Des jeunes ne comprennent pas pourquoi on les empêche de vivre cette vie de jeunesse que tous font depuis toujours, avec ses joies, ses peines, ses excès et ses apprentissages. Quelques-uns citent en exemple la restriction des contacts entre les garçons et les filles. Ça aussi, ça fait partie de la vraie vie. Des filles interrogées admettent que, privées de contacts réguliers avec les garçons, elles perdaient la tête à la moindre occasion où elles en apercevaient un... Dans les centres jeunesse, rien ne vient compenser ce «manque à vivre» (p.82-84). Pas étonnant que plusieurs de ces jeunes se retrouvent dans la rue à la recherche d'un sens à leur existence, animés d'une volonté de se réaliser, d'accéder à l'autonomie (Parazelli 2002), désireux de vivre une jeunesse qu'ils estiment volée par les centres jeunesse.

Le «milieu naturel» d'abord

Les jeunes racontent aussi comment on les sépare de leur famille, alors qu'ils espéraient une véritable médiation entre eux et leurs parents. La médiation semble une pratique rarissime dans les centres jeunesse. Il y a bien des pratiques qui la simulent, mais le pouvoir de décision reste entièrement celui de l'intervenant. Pourtant, presque unanimement, les jeunes auraient souhaité vivre dans leur famille et espéraient que les intervenants viseraient aussi cet objectif. Ces jeunes affirment que rien ne remplace leur famille, leur quartier, leur école, leur cercle d'amis. Pour certains, lorsqu'on les sort de leur milieu, on contourne le problème, mais on ne le résout pas (p. 21).

Les familles d'accueil ne trouvent grâce à leurs yeux que lorsqu'ils ont cette chance d'être bien tombés. Un coup de chance et non la règle, parce que certains entrent dans des familles qui ne font qu'aggraver leur condition de vie (abus, violence, rejet, mépris, toxicomanie, etc.) (p.25-26). Plusieurs de ces jeunes s'interrogent d'ailleurs sur la manière dont on sélectionne ces familles...

Les intervenants

Les jeunes racontent comment des intervenants les ont aidés et d'autres les ont éclopés davantage par leur incompétence, leur mépris, leur manque de jugement, leur absence d'écoute. Ils témoignent d'interventions inefficaces parce que trop nombreuses, partielles, empêtrées dans un découpage technique et professionnel, centrées sur des problèmes particuliers et non sur la personne. Inefficaces aussi parce que trop d'intervenants différents et un roulement de personnel continuel les obligeaient constamment à repartir de zéro, parfois avec un meilleur intervenant, parfois avec le pire.

Plusieurs ont eu l'impression de ne pas être «à la bonne place» ou de recevoir un support inapproprié à leurs besoins. Ils remettent en question le jugement hâtif de l'intervenant qui mène à ces erreurs et à des séjours «temporaires» qui n'en finissent plus, faute d'une place dans un milieu plus adéquat. C'est ainsi que des jeunes qui devraient être en famille d'accueil se retrouvent en centre fermé, avec des colocs qui «jouent dur», ont des problèmes graves de santé mentale, ou sont en désintoxication. Et encore, tandis que certains disent avoir été retirés trop vite de leur famille, d'autres mentionnent que l'aide a tardé à venir et qu'il a fallu une détérioration nette de leurs conditions de vie pour qu'on accepte enfin de les protéger.

Ils constatent surtout l'impossibilité de se faire écouter, la négation de leur point de vue, l'absence de médiation, leur parole muselée et méprisée par des intervenants qui se posent en «experts». Comment devenir autonome et responsable sans ce droit d'être impliqué au premier chef dans les décisions importantes de notre vie? Il y a des intervenants qui écoutent vraiment, et les jeunes les adorent. Mais ne devraient-ils pas justement être tous empathiques et compétents? Parlant des intervenants en centre jeunesse, le rapport conclut ainsi: «Bref, beaucoup de ressources pour peu de résultat.»

Nous sommes prompts, collectivement, à nier cette réalité d'une jeunesse bafouée dans nos institutions, reléguée à la misère et jetée à la rue. Comment des services publics destinés à la protection de la jeunesse, avec ses gestionnaires expérimentés, ses experts patentés, ses milliers d'intervenants, ses grosses infrastructures et ses bonnes intentions, pourraient-ils être aussi inefficaces? Mieux vaut nier. Les jeunes des centres jeunesse mentent. Les jeunes qui fréquentent les organismes communautaires mentent. Les jeunes de la rue mentent. Soyons sérieux un instant. Qui, entre ces jeunes et des employés des centres jeunesse ont le plus d'intérêts à manipuler la vérité?

Nous -- puisque ce système est public -- ruinons collectivement des vies. Or, le Québec ne peut pas se permettre le luxe immoral de perdre un seul de ses jeunes, surtout dans un pareil contexte de vieillissement de la population. Parmi les recommandations du CPJ pour redresser la situation, saluons celles qui exigent l'implication réelle des jeunes dans toutes les décisions qui les concernent, des centres jeunesse à l'échelle d'un quartier et un meilleur financement pour les organismes communautaires autonomes du secteur jeunesse. Cependant, l'ensemble des recommandations signifie une révolution démocratique contre la culture technocrate et répressive du réseau public. Directions et employés syndiqués y résisteront, et il manquera toujours aux jeunes le pouvoir de l'enclencher.


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