Opinion
L'alchimie des formes
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Il est vrai qu'il existe des liens importants entre l'art contemporain et la science, mais ceux-ci apparaissent rarement d'une manière aussi prononcée que dans les oeuvres de Juan Geuer. Cet artiste canadien d'origine néerlandaise cherche à exprimer dans son travail les fondements mêmes de la perception et le rapport que nous entretenons avec le monde qui nous entoure. Ses installations sculpturales se présentent aussi bien comme des explorations scientifiques que comme des méditations poétiques sur la nature.
Né en 1917 dans un environnement familial avant-gardiste, Juan Geuer va quitter en 1939 les Pays-Bas pour s'installer, avec sa famille, dans la jungle en Bolivie. Subsistant difficilement dans ce nouveau milieu, le père, qui fait des vitraux en Europe, accepte une importante commission pour une église à La Paz. La guerre empêchant l'importation du matériel adéquat pour ce genre de projet, le jeune Juan Geuer, qui a quelques connaissances de physique, a la responsabilité de confectionner et de colorer le verre avec les moyens du bord.
C'est ainsi qu'isolé au milieu de la jungle, l'artiste tente de trouver les formules adéquates en mélangeant les minerais de la région. Ces longues heures de recherches quasi alchimiques éveillent en lui un amour pour la matière, une passion pour les phénomènes naturels qui le suivra toute sa vie.
Quand il arrive au Canada en 1954, Juan Geuer s'implique d'abord dans la recherche scientifique (il publie de nombreux essais, notamment sur la géologie). À la fin des années 70, il se consacre entièrement à l'art et se met à construire des sculptures, «instruments à haute précision», qui relient entres elles ses préoccupations scientifiques, esthétiques et sociales.
Laboratoire
Les trois exemples que nous voyons à la fonderie Darling représentent bien le travail de l'artiste. Au premier regard, ces sculptures-installations à l'allure étrange ressemblent à des dispositifs sortis tout droit d'un laboratoire...
Une attention particulière est accordée aux mouvements subtils des ombres et effets de lumière. Les oeuvres sont différentes mais utilisent toutes trois le laser. La salle d'exposition est sombre, ce qui renforce l'effet créé par le reflet du faisceau du laser diffusé sur les différents objets.
Dans Strange Attractor, par exemple, ce faisceau est projeté sur une surface arrondie -- qui est en fait un aimant -- qui attire par son champ magnétique une espèce de pendule en métal suspendue à un fil. La lumière du laser nous montre la tension entre l'aimant et le métal en amplifiant le mouvement. Cette oeuvre dégage une impression d'équilibre précaire. Les deux objets sont attirés tout en étant tenus à distance.
Au fond de la salle, l'oeuvre intitulée Trap réagit à l'approche du spectateur. Quand on pénètre dans l'espace, à travers une espèce de porte, une lumière s'allume. Sur le plafond le faisceau d'un laser se reflète sur des miroirs. Le communiqué précise que ce laser «mesure les mouvements des murs des cellules». On a du mal à comprendre cet aspect (il est aussi écrit, très superficiellement, que «ce travail évoque brillamment notre époque», ce que nous comprenons encore moins). Ce sont plutôt de ces cages suspendues aux quatre coins de la pièce que se dégage l'impression d'être pris au piège, évoqué par le titre.
Mais c'est l'oeuvre intitulée Water in Suspense qui est la plus captivante: de l'eau circule lentement dans un tube, reste suspendue et vient s'égoutter dans un petit contenant. L'extrémité du tube est traversée par le faisceau lumineux d'un laser qui vient projeter sur le mur le reflet de la goutte. Le reflet se transforme au fur et à mesure que la goutte coule du tube. Comme il fait sombre dans la salle, il est difficile de définir les formes de la sculpture. Cette atmosphère renforce le côté mystérieux, mais aussi magique, de l'oeuvre. Sur le mur, le reflet de cette petite goutte semble prendre vie. On a l'impression que c'est sa nature même, son essence, qui est disséquée.
Juan Geuer semble motivé par-dessus tout par une insatiable curiosité pour toutes les subtilités des phénomènes naturels et leur coté esthétique. À l'entrée de l'exposition, une vidéo de Sylvia Safdie intitulée Juan nous montre un portrait de l'artiste balayé par des vagues. Les contours du visage sont parfois discernables, parfois indissociables à l'eau. C'est un hommage élégant, et un moyen judicieux de souligner le rapport étroit entre cet artiste et la nature.
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