«La ville de Satan» en sursis

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Commenter cet article Fil RSS Droits de reproduction

Alec Castonguay
Édition du jeudi 12 août 2004

Mots clés :

À Las Vegas, le «serons-nous frappés un jour?» a été remplacé par une autre question: «Quand?»

Des vidéos saisies lors de perquisitions antiterroristes en 2002 et 2003 montrent que la plupart des grands hôtels de Las Vegas étaient dans la mire d'al-Qaïda avant les attentats du 11 septembre 2001 et restent une cible de choix depuis lors.

Photo: Agence Reuters

Las Vegas -- La ville du jeu et du vice, première destination touristique américaine avec 34 millions de visiteurs par année, aurait très bien pu être la victime des attentats terroristes du 11 septembre 2001. Las Vegas a aussi passé très près d'être à la place de Madrid en septembre 2003. Des bandes vidéo récemment retrouvées dans les repaires d'al-Qaïda montrent bien que la ville du Nevada figurait et figure toujours au sommet de la liste des cibles à abattre. À l'ombre du Strip, la grande artère bouillonnante et touristique, les résidants s'interrogent. Sauf que le «serons-nous frappés un jour?» a été remplacé par une autre question: «Quand?»

Les autorités de Las Vegas se font malmener dans les médias locaux depuis lundi avec, en ligne de mire, le maire de la ville, Oscar Goodman, qui aurait caché des renseignements sur la menace terroriste qui plane sur Las Vegas afin de sauvegarder la puissante industrie touristique et d'éviter que les hôtels-casinos ne voient leurs frais d'assurance monter en flèche.

C'est que des vidéos saisies lors de perquisitions antiterroristes en 2002 et 2003 montrent que la plupart des grands hôtels de la ville étaient dans la mire d'al-Qaïda avant les attentats du 11 septembre 2001 et restent une cible de choix depuis lors. Sur la bande retrouvée à Detroit en 2002, on voit les prestigieux hôtels Mandalay Bay et Bellagio (où est présenté le spectacle O du Cirque du Soleil) ainsi que le Luxor. Sur la vidéo retrouvée dans la cachette d'al-Qaïda à Madrid en 2003, on peut voir le MGM Grand, l'Excalibur et le New York-New York, lieu de résidence du cabaret érotique Zumanity, lui aussi de la multinationale montréalaise du cirque. Tous ces hôtels-casinos abritent plus de 4000 chambres et sont situés en plein centre-ville, au coeur des activités touristiques.

Sur les bandes vidéo, les grands hôtels-casinos sont filmés de jour et de nuit, à l'intérieur comme à l'extérieur. Des mémos échangés entre terroristes et interceptés par le FBI décrivent Las Vegas comme «la ville de Satan» et laissent entendre que d'autres cellules d'al-Qaïda «détruiront cette ville».

La menace était si sérieuse que des enquêteurs du FBI ont tenté d'alerter les autorités de la ville et les propriétaires de casinos. Sans succès. «Personne n'est venu à la rencontre lorsque je suis allé à Las Vegas, sauf deux agents de police», s'indigne l'agent Paul George dans le Las Vegas Review-Journal. C'est lui qui, à Detroit, a dirigé l'enquête qui a mené à la découverte de la première bande vidéo.

Or les autorités de la ville n'ont pas informé les citoyens de cette importante menace. Un mémo interne du FBI, obtenu par l'Associated Press, montre que l'entourage du maire a préféré garder le secret afin de «ne pas détériorer et de ne pas affecter l'industrie touristique de Las Vegas». Le maire Oscar Goodman s'en défend depuis deux jours. «Si j'avais eu ces renseignements, il est sûr que j'aurais prévenu le public. Il n'y a aucun doute.» Tout le monde se renvoie la balle.

Ce dérapage a pris de l'ampleur cette semaine lorsque les autorités policières de la ville n'ont pas prévenu les compagnies de location de limousines et d'hélicoptères, très nombreuses dans cette capitale de la grandiloquence, que le FBI avait des renseignements qui laissaient entendre que des terroristes pouvaient utiliser ces moyens de transport pour attaquer les grands hôtels du Strip. La rage a monté d'un cran. «Nous aurions aimé être prévenus. Ça n'a aucun sens, une omission de cette taille», tonnait Bill Shranko, directeur de l'exploitation chez la firme Star Limousine.

Ces nouvelles informations recoupent les renseignements déjà disponibles, notamment celui voulant que Mohamed Atta, le cerveau derrière le 11 septembre, et cinq de ses amis pirates de l'air ont séjourné six fois à Las Vegas dans l'année qui a précédé les attaques sur New York et Washington. Depuis, la ville n'a visiblement pas disparu des écrans radar d'al-Qaïda, comme en témoignent les dernières informations du FBI ainsi que les vidéos.

Calme sur le Strip; inquiétude dans les environs

Les touristes, qui dépensent cinq milliards de dollars par année uniquement dans les casinos de la ville, ne sont pas troublés par ces récentes menaces, plus importantes que jamais auparavant. Le Strip, le boulevard de tous les superlatifs, n'a pas changé d'un iota. Pas de gardes à tous les coins de rue, pas de touristes au regard inquiet. Il faut dire que Las Vegas et ses visiteurs n'ont pas pour habitude de vivre dans la réalité. On vient ici pour les casinos et les extravagances, pas pour écouter les nouvelles ou lire les journaux.

«Je ne savais pas que la menace était si sérieuse», déclare Steve Smith, un touriste de l'Ohio, lorsque Le Devoir le met au courant des articles du matin. «Mais je serais venu ici même si je l'avais su; il ne faut pas s'arrêter à ça», ajoute-t-il. Autre son de cloche de la part de Jenny Stewart, étudiante à Boston. «Je veux savoir où les terroristes peuvent frapper lorsque je décide de prendre mes vacances. Je comprends la municipalité de ne rien avoir dit afin de ne pas nuire au tourisme, mais je trouve que c'est une mauvaise décision.»

Sous une chaleur écrasante -- près de 40 °C à l'ombre --, les millions de touristes qui passent par Las Vegas chaque année, dont une très vaste majorité d'Américains, ne sont visiblement pas affectés par les menaces ou ne le laissent pas voir, continuant de magasiner dans les commerces de souvenirs stéréotypés ou dans les chic boutiques Versace et Christian Dior. C'est par contre une autre histoire pour les serveurs, les maîtres d'hôtel, les croupiers et autres résidants de Las Vegas.

Ceux qui vivent de l'industrie du tourisme comprennent bien que les badauds ne se formalisent pas des terroristes. «Ils sont venus pour oublier leur stress, décrocher de leur vie quotidienne», explique Carl, un serveur au Hilton Flamingo, situé en plein centre du Strip. «Mais moi, je commence à prendre les menaces de plus en plus au sérieux, ajoute-t-il. Plus on a d'information, plus on voit qu'on est sur la liste d'Oussama ben Laden.»

«Si les terroristes attaquent Vegas, ce sera un désastre pour la ville. Nous vivons exclusivement du tourisme ici», lance Natalie entre deux brassées de black-jack au gigantesque hôtel Excalibur. «Je ne suis pas craintive de nature, mais ça commence à faire beaucoup. J'espère que les gens ne sont pas aussi informés que vous et qu'ils continueront de venir!»

En dehors du secteur ultra-touristique du Las Vegas Boulevard, les gens se sont habitués à vivre avec la peur, tout comme le reste des États-Unis. «Avant, on disait: "je me demande si ce sera notre tour un jour". Maintenant, je suis résigné», dit Ernesto à la station d'essence Arco, près du centre des congrès, en retrait du centre-ville. «On ne peut pas vivre dans une ville comme Vegas et penser que ça n'arrivera pas. C'est impossible. Mais je reste ici; je ne veux pas partir. J'aime cette ville de fous, même si les menaces m'inquiètent plus qu'auparavant.» Croyant, Ernesto, à l'instar de plusieurs de ses pairs, continue de prier pour sa ville et sa propre sécurité.


Vos réactions


Aucun commentaire ... soyez le premier !

Réagissez à ce texte


 

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Commenter cet article Fil RSS Droits de reproduction

Haut de la page

Vous avez le statut de visiteur
Identifiez-vous


[an error occurred while processing this directive]

Recherchez dans le site

Recherche rapide dans Le Devoir.com