Le verbe en débat
Mots clés :
Enfin, un débat passionnant s'est abattu sur nous. Un débat sur les mots, par les mots, pour ou contre des mots, qui nous oblige à retourner au dictionnaire, c'est-à-dire aux sources et aux origines du langage. La discussion, enfin ouverte, départage deux camps irréductibles; d'un côté, ceux qui brandissent l'étendard de la liberté d'expression sans entrave, de l'autre, ceux qui réclament le bâillonnement des jappeurs, des provocateurs et autres humoristes outranciers. Plus intéressants, plus éclairants et plus originaux peut-être, ceux qui se situent hors camp et nous obligent à mettre de l'ordre dans les valeurs qui inspirent nos croyances et nos opinions. En d'autres termes, il s'agit moins de prendre parti pour ou contre Jeff Fillion ou Dieudonné (dont la plupart des gens ignorent le travail) que de réfléchir sur le sens de la liberté, les limites de celle-ci et surtout sur le sens réel du mot «tolérance».
Curieux tout de même que, parmi les adorateurs de Pierre Falardeau, on retrouve des dénonciateurs virulents de ce Jeff Fillion dont la triste notoriété, de régionale, est devenue nationale. Étonnant que plusieurs Québécois (appelons-les «de souche») s'interrogent contre la frilosité obsessive des associations juives envers des humoristes non juifs qui pratiquent l'humour à leurs dépens et que les mêmes «de souche» crient au racisme lorsque des Don Cherry qui se pensent drôles parlent d'eux dans les termes que l'on sait. Surprenants, les journalistes qui brandissent la liberté d'expression à la défense des barbares verbaux et verbeux et qui usent du bâillon pour faire taire leurs confrères dissidents pendant des conflits syndicaux.
Ceux qui pratiquent la violence verbale en distillant la haine des autres ont droit de cité dans une société libre. Mais ils doivent en payer le prix. En ce sens, il n'est pas facile d'admettre que quelqu'un puisse en faire son fonds de commerce. Particulièrement à même les biens publics, ce que sont les ondes. Pénible d'entendre ceux qui s'enrichissent immodérément grâce à ces pratiques se justifier en se présentant comme des victimes d'une répression, alors qu'ils mènent leur business le doigt sur la caisse enregistreuse et qu'ils pouffent d'un rire gras quand on prononce le mot «éthique» devant eux. Malheureusement, il arrive souvent que ce soient les mauvaises personnes qui incarnent les bonnes causes. En ce sens, la tolérance sélective est une contradiction dans les termes.
Dans un monde idéal, on souhaiterait que seul le blâme social suffise à freiner certains débordements. On aimerait éviter le plus possible de passer par l'instance judiciaire ou réglementaire pour policer les polissons de tout acabit. Or, compte tenu de la nature humaine, cela apparaît illusoire. Curieux couple, tout de même, que celui de Jeff Fillion et Dieudonné. Pourtant, les deux jouent avec le feu, s'installent sur la crête du tolérable. Certains estiment qu'ils basculent, d'autres, au contraire, les soutiennent. Les deux se réclament de la liberté de parole. L'un plaît aux branchés, l'autre au petit peuple. Ceux qui sont choqués de la comparaison entre ces deux hommes par qui le scandale arrive ici et à l'étranger semblent oublier que leurs cibles ont autant le droit de réplique qu'eux ont le droit de les invectiver. Pour déranger de la sorte, il faut un certain talent, c'est indéniable, mais aussi un désir de blesser l'autre, l'ennemi, l'adversaire. Lorsqu'il s'agit de cibles fragiles et démunies, comme dans le cas de Fillion, cela devient intolérable.
La nouvelle ministre du Patrimoine ne devrait pas avoir d'état d'âme à respecter la décision du CRTC, qui a fait appliquer la loi. On doit discuter à l'infini des limites de la liberté dans le cadre démocratique, en n'oubliant jamais que la pression qu'on dit populaire a des affinités avec les tribunaux populaires, qui historiquement ont toujours été catastrophiques en matière de justice sociale . De plus, notons que l'honnête homme du siècle de Diderot qui survit de nos jours ne fera jamais descendre la foule criarde dans les rues.
denbombardier@earthlink.net
Vos réactions
Mme Bombadier - par Jean St-Jacques (courjac5@hotmail.com)
Le dimanche 25 juillet 2004 19:00

